Le journalisme remonte la pente

Les programmes d’aide mis en place par les gouvernements fédéral et  provincial ont contribué aux vagues d’embauches dans  le milieu de la presse écrite.
Guillaume Levasseur Le Devoir Les programmes d’aide mis en place par les gouvernements fédéral et provincial ont contribué aux vagues d’embauches dans le milieu de la presse écrite.

Revirement de situation spectaculaire dans les salles de rédaction, où, après des années de vaches maigres, l’entrée de nouveaux revenus permet le recrutement de nouveaux journalistes. Or, le milieu des médias se heurte lui aussi à la pénurie de main-d’œuvre, ce qui reste tout de même un moindre mal par rapport à toutes les compressions des deux dernières décennies.

« On n’est pas tant en expansion qu’en rattrapage, après des années difficiles où l’on perdait des employés sans avoir les moyens de les remplacer. Ça va un peu mieux que ça allait, donc on en profite pour ramener des journalistes vers la salle », explique Claudine St-Germain, rédactrice en chef du magazine L’actualité.

Le mensuel a procédé à plusieurs embauches dernièrement, en partie grâce à l’augmentation de 30 % de ses abonnements numériques, mais aussi parce que les revenus publicitaires ont fini par atteindre un plateau après avoir chuté durant presque vingt ans à cause du détournement des revenus publicitaires au profit des réseaux sociaux.

Les revenus publicitaires ont même carrément grimpé dans la dernière année au journal Les Affaires, où l’on en a aussi profité pour rattraper le temps perdu en allant chercher de nouvelles plumes.

« On a beaucoup répété dans les dernières années que les médias traditionnels étaient en difficulté parce que les revenus de la publicité allaient vers les géants du Web. Peut-être que les gros annonceurs ont été sensibilisés à ça et qu’ils ont décidé de garder une partie de leur argent ici plutôt que d’encourager la Silicon Valley », laisse entendre Martine Thomas, rédactrice en chef du journal économique.

Aides gouvernementales

 

Les programmes d’aide mis en place par Québec et Ottawa y sont aussi pour beaucoup dans cette vague d’embauches qui déferle sur la presse écrite depuis quelques mois, des hebdomadaires régionaux aux grands quotidiens nationaux, comme Le Devoir et La Presse.

L’embellie dans l’industrie pourrait cependant être de courte durée si ces aides venaient à disparaître ou à être réduites, d’autant qu’elles ont été au départ annoncées comme des mesures temporaires. « C’est important de légiférer pour que les grands joueurs de numérique, comme Facebook, paient leur juste part. Sans ça, la reprise sera toujours fragile », souligne le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Michaël Nguyen.

D’ici là, les médias prennent du mieux, et l’embauche tourne à plein régime. En à peine un an, la FPJQ est passée d’environ 1400 à presque 1650 membres. On reste loin cependant des quelque 2000 journalistes qui adhéraient à la fédération il y a une dizaine d’années, rappelle son président en faisant preuve d’un optimisme prudent. « On remonte la pente après être tombés vraiment bas, résume Michaël Nguyen. Mais ça reste une bonne nouvelle qu’il y ait plus de journalistes pour fouiller la nouvelle, surtout dans le contexte actuel. »

Boudé par les étudiants

 

Or, certains médias peinent à pourvoir tous les postes qu’ils affichent, Radio-Canada entre autres. Les écoles de journalisme sont donc activement mises à contribution. « Il n’y a pas une semaine qui passe sans qu’on reçoive des offres d’emploi. Nos finissants se placent vraiment rapidement, y compris dans de gros marchés, comme Montréal », s’étonne Blaise Gagnon, coordonnateur de l’école Art et technologie des médias au cégep de Jonquière.

Pour Blaise Gagnon, la pénurie de main-d’œuvre s’explique aussi par le faible taux de rétention des journalistes, qui préfèrent souvent partir pour les relations publiques au bout de quelques années dans le milieu, lassés par la précarité. Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre généralisée, où tous les secteurs tirent la couverture de leur côté pour attirer des travailleurs, les conditions doivent absolument changer dans les salles de nouvelles si l’on veut se donner des journalistes d’expérience, estime M. Gagnon.

« Il y a un décalage entre ce qu’on attend des journalistes et ce qu’on est prêts à leur donner comme conditions. On demande aux jeunes journalistes des compétences très poussées dans toutes sortes de domaines, comme le journalisme de données. Mais avec le même genre de connaissances, on peut aller travailler ailleurs, dans l’intelligence artificielle par exemple, et être beaucoup mieux rémunéré », poursuit Colette Brin, directrice du Centre d’étude sur les médias de l’Université Laval.

À l’Université Laval, on ne se bouscule pas au portillon pour s’inscrire en journalisme. Mme Brin constate que les difficultés financières subies par plusieurs groupes de presse dans les dernières années auront laissé l’impression d’un métier sans perspective chez les étudiants.

« Depuis que j’ai commencé à enseigner il y a vingt ans, il y a dû y avoir une baisse de 20 à 30 % environ. Il y a toujours des gens qui rêvent d’être journalistes, pour qui c’est une vocation. Mais ce n’est pas assez pour combler les besoins », déplore Colette Brin, qui espère maintenant renvoyer l’image d’un domaine d’avenir.

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