Pause de commentaires salvatrice ou sacrilège?

Le test silencieux sur Facebook, commencé mercredi, va durer un mois.
Photo: iStock Le test silencieux sur Facebook, commencé mercredi, va durer un mois.

CBC a voulu éteindre d’un coup les commentaires enflammés sur ses articles de nouvelles et cela a mis le feu aux réseaux de commentaires.

Le média public a annoncé la suspension expérimentale des réactions en ligne sur sa page Facebook diffusant des informations de CBC News et des infos régionales en raison des attaques de plus en plus virulentes contre ses journalistes et leur travail. La réaction, tout aussi virulente, n’a pas tardé. Le mot-clic #DefundCBC, appelant à retirer les budgets au pendant anglais de Radio-Canada, est vite devenu viral sur Twitter.

« Pas de surprise, la blessure est auto-infligée, a gazouillé le journaliste Jesse Brown, ex-employé de CBC, fondateur du balado Canadaland. « Le rédacteur en chef de CBC pensait-il être applaudi quand il a fièrement annoncé qu’il mettait fin à une grande partie de la conversation publique sur le contenu de l’actualité publique ? »

Le rédacteur en chef en question, c’est Brodie Fenlon. Dans son billet justificatif, il explique sa décision par le nombre élevé d’attaques contre les journalistes sur le réseau social. Il évoque les répercussions sur la santé mentale des reporters. Il ajoute que la pandémie a envenimé une situation déjà peu enviable en débridant les attaques haineuses et les commentaires toxiques contre certaines productions journalistiques.

Le test silencieux sur Facebook, commencé mercredi, va durer un mois. Le site CBCNews va continuer de recevoir les commentaires modérés par des professionnels. Le pendant francophone n’imite pas ce projet pilote « pour le moment », selon une explication fournie par Marc Pichette, premier directeur des relations publiques de Radio-Canada.

« Même si les commentaires haineux sont aussi présents chez nous, Radio-Canada Info a un volume de commentaires de ce genre moins important que CBC, écrit-il au Devoir. Nous restons vigilants et accompagnons les journalistes et les gestionnaires de communautés dans leurs réponses au public. »

Ici comme ailleurs

Le harcèlement numérique s’étend urbi et orbi. La chroniqueuse de La Presse Isabelle Hachey a été victime de nombreuses attaques de « la horde de conspirationnistes enragés » après la publication d’un billet critiquant la diffusion d’une entrevue avec le scientifique français Didier Raoult sur ICI Première. Sur Twitter, elle s’excusait d’avance pour les plaintes qui allaient immanquablement suivre auprès de ses patrons, du Conseil de presse et de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ).

« Quand les conspirationnistes décident d’une opération pour envoyer des dizaines, voire des centaines de plaintes, je suis en copie conforme et je les reçois toutes moi aussi », dit Michaël Nguyen, président de la FPJQ. On voit que la situation s’aggrave avec la pandémie. On dirait que, pour une frange de la population qui critique les mesures sanitaires, il n’y a plus de dialogue possible. Le choix éditorial de CBC, je peux donc très bien le comprendre. Les entreprises de presse ont une responsabilité à l’égard de leurs journalistes. La haine sur les réseaux sociaux atteint maintenant des proportions incroyables. »

La récente série du Devoir sur la polarisation a mis en lumière cette mutation. Si la polémique traverse les époques, l’âge numérique réseauté semble l’amplifier en genre comme en nombre. Les débats en ligne virent vite à la foire d’empoigne, et quand des centaines, voire des milliers de polémistes ordinaires s’en mêlent, la cacophonie blessante l’emporte.

Plus du pire

Camille Alloing, professeur de communications à l’UQAM, dirige une étude sur les affects numériques et travailleurs du clic (ANTiC) pour documenter le travail des modérateurs et des gestionnaires de communauté. Il juge que le confinement a été particulièrement propice à l’activité en ligne, y compris pour se désinformer. « Les commentaires sur les médias sociaux ne sont en fait pas de plus en plus durs ou tendus : ils sont simplement plus nombreux, dit-il. Plus il y a d’échanges, plus les interactions violentes et négatives ressortent du lot. »

Le professeur place aussi cette question dans le cadre plus large de la défiance de plus en plus radicale vis-à-vis des « autorités traditionnellement jugées légitimes pour informer ». Il souligne aussi un paradoxe fondamental coinçant les médias d’information.

« Maintenant, Facebook génère du clic et dirige vers la publicité. Or Facebook joue sur l’affection. Un message qui marche bien génère des partages et des commentaires. Le paradoxe consiste donc à s’insérer dans une économie numérique dont un des leviers est la question affective tout en devant gérer ce que les interactions provoquent. »

La CBC propose donc une pause pour voir si la résolution de ce paradoxe peut se faire en supprimant les réactions tout en continuant à « profiter » (le professeur place lui-même les guillemets) de ce que Facebook peut rapporter en matière d’audiences. « Comment va réagir la compagnie ? Va-t-elle accepter ce choix sans faire baisser l’audience de la CBC via sa plateforme ? Je trouve l’expérimentation intéressante. »

Le président de la FPJQ, Michael Nguyen, enchaîne avec une remarque similaire et complémentaire. « On ne connaît pas la formule des algorithmes des compagnies qui mettent en avant certaines publications plutôt que d’autres, dit-il. Mais il y a une chose dont on est sûrs, c’est que ça fonctionne aux clics, à la popularité. Un article qui donne de l’information pertinente mais qui ne génère pas de l’émotion sera moins joué qu’un autre qui en génère et qui suscite des réactions. »

Michaël Nguyen rappelle que des intérêts sonnants se cachent derrière la nébuleuse polémiste numérisée. Une enquête de la journaliste américaine Liz Essley Whyte a montré que des semeurs de désinformations et de théories conspirationnistes sur les vaccins anti-COVID amassent des fortunes en répandant leurs faussetés. Elle a évidemment été menacée de mort.

« Je remarque que la plupart des figures de proue des mouvements contre les mesures sanitaires demandent de l’argent, dit le journaliste québécois. J’en suis à me demander s’ils veulent que la pandémie prenne fin. Une fois que ce sera fini, ils ne pourront plus faire des vidéos et collecter des dons de gens qui ont des attitudes de haine. »

 

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