Larry King, la fin d’une légende américaine

Au cours de ses 63 années de carrière, consacrées à informer, Larry King a fait de son approche curieuse une signature personnelle. On le voit ci-dessus à Bratislava, en Slovaquie, en 2011.
Photo: Samuel Kubani Agence France-Presse Au cours de ses 63 années de carrière, consacrées à informer, Larry King a fait de son approche curieuse une signature personnelle. On le voit ci-dessus à Bratislava, en Slovaquie, en 2011.

Qui peut se targuer d’avoir interviewé tous les présidents américains depuis 1974, le dirigeant palestinien Yasser Arafat, Vladimir Poutine, Frank Sinatra, Marlon Brando, Barbra Streisand et Mike Tyson ? Personne, si ce n’est Larry King. Le journaliste américain, légende du métier, figure connue et reconnue du petit écran, est mort samedi à 87 ans, vraisemblablement des suites de la COVID-19, qu’il avait contractée en décembre dernier, a annoncé sa compagnie, Ora Media. « Avec une profonde tristesse, Ora Media annonce le décès de noFtre cofondateur et ami Larry King, qui est mort à l’âge de 87 ans au centre médical Cedars Sinai à Los Angeles », peut-on lire dans un communiqué publié sur le compte Twitter officiel de Larry King.

« Larry the King », comme le surnommait l’ex-chef d’État vénézuélien Hugo Chávez, c’est d’abord une carrière vertigineuse, que l’on peut résumer en trois chiffres : plus de 50 000 entrevues, 63 années à informer, dont 25 à animer Larry King Live sur la chaîne d’information en continu CNN. Dès son lancement en 1985, l’émission connaît un immense succès et, jusqu’à son arrêt en 2010, les foyers américains s’habituent à voir ce New-Yorkais de naissance au style bien à lui — cravates multicolores, manches de chemise retroussées et bretelles bien calées — enchaîner les entretiens, fixer ses invités derrière ses épaisses lunettes en écaille. Fausse retraite à l’époque. Il a ensuite continué des entretiens, diffusés sur son site, et lancé en 2012 l’émission Larry King Now sur Ora TV, une chaîne Internet à la demande, qu’il a cofondée. Incapable de ranger le micro, il avait même recommencé en 2013 à animer l’émission Politicking with Larry King.

Un regret : « J’aurais rêvé d’interviewer Jean-Paul II ou Fidel Castro. »

Mais point de secret : « Mon secret ? C’est de ne pas en avoir, assurait-il. Je ne me renseigne pas sur mes invités. Comme ça, je suis surpris en même temps que les téléspectateurs. Trop de connaissance nuit au métier. Il faut juste être curieux, aimer les gens, vouloir les connaître. Les mauvais journalistes disent constamment “je” comme s’ils étaient importants. Je ne dis jamais “je” à l’antenne. Et je n’ai pas besoin d’humilier mes invités pour me sentir exister. » On ajoutera que son éclectisme dans le choix de ses invités et sa faculté de les traiter sur un pied d’égalité, qu’ils soient des stars du cinéma ou des victimes de faits divers en passant par de simples héros du quotidien, ont fini d’asseoir sa réputation.

Avant CNN, la débrouille

Le métier prenait souvent le dessus sur une vie privée instable (il a été marié huit fois). Ses journées, au rythme dantesque, ont même failli coûter la vie à celui qui pouvait tourner à quatre paquets de cigarettes par jour. Il se sort ainsi in extremis d’un arrêt cardiaque en 1987, après un quintuple pontage coronarien.

La maladie du cœur l’avait sonné une première fois, tout jeune. À neuf ans, Lawrence Zeiger (son nom à l’état civil) assiste à la mort de son père d’un infarctus. Profondément marqué et incapable de se concentrer à l’école, il stoppe avant l’université. Au moment où il est sans le sou, aidé avec sa mère et son frère par l’assistance publique, un coup de pouce va alors changer la donne. Alors qu’il est cantonné aux tâches mineures, voire ménagères, dans une station de radio floridienne, la place vacante laissée un soir par le présentateur lui permet de saisir sa chance. À 34 ans, le voilà renommé à la hâte Larry King par le directeur commercial. Ce dernier s’inspire alors d’une publicité pour une boisson alcoolisée, le King’s Wholesale Liquor (« Liqueur du roi de la vente en gros »), qui passait souvent sur les ondes. King devient une petite star locale, avant d’enchaîner les occasions à Miami. On l’aperçoit au Miami Herald, à la télévision sur WPST-TV (maintenant WPLG), puis animer son premier talk-show axé sport, le Sports-a-la-King.

Plutôt qu’au revoir, « à bientôt »

Après un exil de trois en Louisiane comme pigiste, il reprend une émission nationale sur la MBS (Mutual Broadcasting System), dont le succès à la fin des années 1970 lui offre une passerelle presque inespérée vers CNN. À plus de 6100 reprises, les Américains ont pu entendre, chaque soir de la semaine sur les coups de 21 h, le fameux indicatif musical du Larry King Live. Le rendez-vous nocturne captive une audience grandissante : 160 millions de foyers dans 220 pays au plus fort de son succès sur la chaîne câblée. Il n’y avait qu’à voir les hommages rendus au moment de son arrêt — de Barack Obama à Bill Clinton, sans oublier Arnold Schwarzenegger, qui proclama l’instauration dans l’État de Californie qu’il gouvernait d’une « journée Larry King ».

Larry King n’avait pas que des admirateurs. Certains lui reprochent d’être trop mielleux lors de ses entrevues. Ses fans rétorquent que c’est justement ce ton qui lui a permis de recevoir tant de personnalités. Récemment, beaucoup ont mis en doute son choix de basculer sur Russia Today (RT), média controversé pro-Poutine. D’autres rappellent que l’homme a connu bien des déboires, entre son arrestation pour vol en 1971 et ses infidélités, dont l’une le forcera à prendre congé, un temps, des plateaux télé. Une phrase qu’il adressa alors aux téléspectateurs a été abondamment reprise pour lui rendre hommage samedi : « Plutôt qu’au revoir, pourquoi ne pas plutôt se dire “à bientôt” ? »

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