Des trésors retrouvés de la radio québécoise

Sébastien Desrosiers se refuse à écouter ces archives, même s’il possède le matériel particulier nécessaire pour le faire. Les disques sont fragiles et n’étaient pas faits pour être joués plus de quelques fois.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Sébastien Desrosiers se refuse à écouter ces archives, même s’il possède le matériel particulier nécessaire pour le faire. Les disques sont fragiles et n’étaient pas faits pour être joués plus de quelques fois.

Plus de 350 grands disques, tous très fragiles, sur lesquels se trouvent captés, au creux de minces sillons, des émissions diffusées autrefois sur les ondes de la radio CKVL sont désormais entre les mains de Sébastien Desrosiers, un historien du patrimoine musical québécois, qui est aussi un éditeur de disques à l’enseigne de l’étiquette Trésor National. Avant les bandes magnétiques, explique-t-il, ce genre de disque permettait de conserver des émissions. C’est souvent la seule trace qui en reste.

Parmi ces documents sonores uniques, des transcriptions d’une émission féminine du temps de la guerre, de rares épisodes des Belles histoires des pays d’en haut, les voix de grands noms des ondes, comme Guy Mauffette, Jean Coutu et plusieurs autres.

« C’est un ami qui a visité une maison en vente qui m’a mis sur cette piste », explique Sébastien Desrosiers au Devoir. La maison en question était celle de Jean Yale, figure importante de la radio populaire des années 1940 à 1980. D’abord homme de radio, Yale a aussi joué devant la caméra, dont celle de Fernand Dansereau.

Jean Yale est décédé en mars dernier, à l’âge de 88 ans, laissant derrière lui une impressionnante collection en lien avec son métier d’homme de radio. Son beau-fils, l’animateur de Radio-Canada Franco Nuovo, confirme qu’il possédait une importante collection de disques et des archives. « Après sa retraite de CKVL, en 1974, il avait continué de travailler à partir de chez lui, où il s’était fait construire un grand studio, avec le meilleur matériel de l’époque. Il avait un studio immense. » Depuis le confort de sa demeure, explique encore Nuovo, il avait continué d’enregistrer des publicités, des chanteurs, des voix.

Dès l’âge de 10 ans, Jean Yale participait à des émissions de radio. « À 16 ans, il était parti suivre des cours en France, ajoute Franco Nuovo. Il a tout fait à la radio, où il était avec Doris Lussier et bien d’autres. Il a même joué, je crois, dans des radioromans, comme Les belles histoires des pays d’en haut » de Claude-Henri Grignon.

Parmi les enregistrements récupérés par Sébastien Desrosiers, on trouve sept fragiles acétates sur lesquels sont gravés, sur cette mince surface, des épisodes d’Un homme et son péché, la grande saga de Grignon pour laquelle s’est passionné tout le Québec. Deux de ces enregistrements sont formellement identifiés au crayon gras. « Je ne suis pas un spécialiste de cette œuvre, mais le moins qu’on puisse dire est qu’il ne reste pas beaucoup d’épisodes originaux de cette série. » Ce pourrait bien être, croit-il, les uniques témoins de cette portion d’un vaste feuilleton.

Sur d’autres acétates, Sébastien Desrosiers a repéré des épisodes de février et de mars 1942 d’une émission dramatique intitulée J’ai un cœur à chaque étage. L’émission était en partie rédigée par l’écrivaine Jovette Bernier. Desrosiers considère qu’il y a là une forme de féminisme avant la lettre. « J’espère qu’on va pouvoir faire quelque chose avec ces disques de carton. »

Attention, fragile

On trouve aussi, dans ces mêmes archives, des épisodes de Radio Bigoudi, une série des années 1950 qui s’adresse aux femmes au foyer, avec la voix parfaitement maîtrisée du célèbre Guy Mauffette.

En attendant que ces archives soient récupérées par une entité comme Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Sébastien Desrosiers se refuse à les écouter, même s’il possède le matériel particulier nécessaire pour le faire. « Ces disques n’étaient pas faits pour être joués plus de quelques fois. Les plus vieux de ces enregistrements sont des disques de carton. Les autres sont fabriqués à partir d’une base d’étain ou d’aluminium. Ils sont cinq ou six fois plus lourds, au moins, que les 33 tours que nous connaissons. C’est non seulement très fragile, mais vraiment très lourd, tout ça. Ces disques, on peut les faire jouer une dizaine de fois, peut-être un peu plus, avant qu’ils se dégradent. »

Environ 300 des disques retrouvés concernent une série-fleuve consacrée à rien de moins que l’Histoire de Dieu. « C’est énorme ! Cette série a été diffusée, je crois, entre 1951 et 1958. On y trouve Jean Coutu. Ce sont des disques qui, d’ordinaire, ne sortaient pas des stations. À moins de tomber sur la collection d’une radio qui ferme ses portes, on ne peut jamais retrouver autant d’enregistrements de ce type. » Tous ces documents, pour la plupart uniques, n’avaient pas bougé depuis plus de 50 ans.

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