Ennemis publics, les médias?

«Ennemis publics ». L'expression a bel et bien été employée par Donald Trump pour discréditer les journalistes et l’empreinte négative que laisse le président américain sur la presse a un impact dans l’oeil du public.
Photo: MIHAJKO MARICIC ISTOCK «Ennemis publics ». L'expression a bel et bien été employée par Donald Trump pour discréditer les journalistes et l’empreinte négative que laisse le président américain sur la presse a un impact dans l’oeil du public.

La crise de confiance que vivent les médias face au public était au coeur des discussions en ouverture du congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), samedi à Saint-Sauveur. L’empreinte négative que laisse le président américain sur la presse a un impact dans l’oeil du public, mais « l’éléphant dans la pièce c’est les réseaux sociaux », a affirmé le rédacteur en chef du quotidien La Voix de l’Est.

Le grand rendez-vous de la FPJQ se déroulait d’ailleurs cette année sous le thème général : « Journalistes, ennemis publics ». Une expression qui a bel et bien été employée par Donald Trump pour discréditer les représentants de la presse, a rappelé la journaliste pour l’émission télévisée Les Décrypteurs à RDI, Bouchra Ouatik.

La journaliste indépendante Camille Lopez, qui a beaucoup écrit sur les groupes d’extrême droite, notamment en vérification de faits pour L’Actualité, a ancré le sujet de la confiance dans une réalité pas très jolie. La jeune reporter de 23 ans a elle-même été ciblée par une publication Facebook, qui incitait les gens à l’attaquer et à briser son matériel, menaçant même de dévoiler son adresse et celle de ses proches — une technique appelée dans le jargon du doxing.

Marc Gendron, de La Voix de l’Est, a aussi raconté que sa publication avait été inondée en ligne de messages très critiques, voire haineux, dans le dossier de la petite fillette de 7 ans maltraitée par ses parents — parents dont les médias ne pouvaient révéler l’identité. Plusieurs décriaient ce silence, pourtant imposé par la loi.

« La critique du travail journalistique a toujours existé, mais aujourd’hui ça trouve écho et c’est diffusé grâce aux réseaux sociaux. Avant t’écrivais une lettre, tu appelais le journaliste ou l’éditeur, c’était le média qui était interpellé. Aujourd’hui, ils le font sans passer par nous. Je le répète, le problème c’est les réseaux sociaux et la façon dont les gens les utilisent. » Il concède tout de même que c’est une petite part de son lectorat qui fait beaucoup de dommage.

Le concept de fausse nouvelle, ou fake news en anglais, laisse des traces dans l’oeil du public, ajoute Bouchra Ouatik, mentionnant que selon un décompte du New York Times, Donal Trump aurait livré quelque 600 tweets où il mentionnait le terme « fake news ».

C’est une expression qui est entrée dans le langage courant, dit-elle. « Mais ce n’est pas parce qu’on n’aime pas ce qui est dans un article qu’on peut le qualifier de fausse nouvelle. Ça alimente la méfiance et ça incite de plus en plus les gens à s’en prendre aux journalistes, parce qu’ils reprennent l’expression à leur compte. »

Pour Bertin Leblanc, responsable du pôle recherche de Reporters sans frontières (RSF) et le rédacteur en chef des publications de l’ONG, « c’est le chaos, on est dans une séquence assez troublante » dans laquelle les médias sont chahutés, notamment par les politiciens.

RSF mise depuis environ deux ans sur un changement d’approche, laissant les gilets pare-balles sur les crochets « pour revenir aux fondamentaux ». Une espèce de constitution, intitulée Information et démocratie, a été mise sur pied.

L’organisme discute notamment d’une possible certification via le projet Journalism Trust Initiative. M. Leblanc pense à « un ISO 2000 » du journalisme, « pour que le public puisse s’y retrouver. On est perdu. Il faut aider les gens, et les accompagner, trouver des solutions pour les apaiser un peu. Le débat est devenu très violent, et la polarisation entre les populations informées et celles qui ne sont pas informées, ça crée des tensions ».

Des chiffres

Samuel Lessard, de la firme Edelman, a d’ailleurs présenté quelques chiffres du Baromètre de confiance, un sondage qui s’intéresse notamment aux institutions, dont les médias. L’écart entre la confiance envers les médias du public dit informé et celui dit de masse tend à s’agrandir, note M. Lessard : une différence de 20 points de pourcentage s’est creusée entre les deux tranches de la population.

Le coup de sonde mondial qui a tâté le pouls de 1000 Québécois révèle aussi des chiffres troublants. 58 % des répondants ont estimé que les groupes médiatiques s’inquiètent davantage de leur lectorat ou de leurs cotes d’écoute que de la transmission d’information de qualité. Pire, 48 % estiment que ceux-ci sont plus soucieux d’appuyer une idéologie que de proposer une information juste.

Est-ce que de cibler les réseaux sociaux ne serait pas une façon d’éviter une petite autocritique ?, a demandé l’animatrice de la discussion, Catherine Perrin. Le rédacteur en chef de La Voix de l’Est, Marc Gagnon, lui a un peu donné raison, invoquant un modèle économique qui a des conséquences. « Oui je pense qu’on est un peu artisans de notre propre malheur. On est des entreprises de presse, on est en compétition pour l’attention du public, et cette compétition-là peut entraîner des dérives. La course au scoop, ça peut nous amener à nous mettre le pied dans la bouche, à diffuser quelque chose trop tôt, et ça ébranle la confiance du public envers notre travail. »