«Liberté» souligne ses 60 ans au-delà du bilan

Si Marie Parent (à gauche) est à «Liberté» depuis un peu plus de six ans, Aurélie Lanctôt, aussi chroniqueuse au «Devoir», est arrivée à la direction de ce périodique au printemps dernier.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Si Marie Parent (à gauche) est à «Liberté» depuis un peu plus de six ans, Aurélie Lanctôt, aussi chroniqueuse au «Devoir», est arrivée à la direction de ce périodique au printemps dernier.

Le numéro 325 de la revue québécoise Liberté a trouvé cette semaine sa place dans les kiosques de la province, marquant par le fait même les 60 ans de la publication versée dans le débat d’idées et la littérature. Porté depuis un peu plus d’un an par une nouvelle génération, le magazine en bonne santé souffle ses bougies sans trop se regarder le nombril.

Parce que la soixantaine, ce n’est au fond pas si loin de l’importante cinquantaine, lors de laquelle Liberté avait mis le paquet, publiant une anthologie, fouillant dans les archives. « Il y a tout le temps eu chez nous l’idée de faire l’inventaire et le bilan de ce qui a été fait dans les dernières années, explique Marie Parent, membre du comité éditorial de la publication et coresponsable de sa section de critiques. L’idée, c’était de sortir de la revue comme objet. »

Si Marie Parent est à Liberté depuis un peu plus de six ans, Aurélie Lanctôt, aussi chroniqueuse au Devoir, est arrivée à la direction de ce périodique au printemps dernier, en compagnie de Rosalie Lavoie.

Dans cette édition anniversaire — qui se poursuivra dans le prochain numéro —, Lanctôt voulait éclairer les problèmes d’aujourd’hui avec un peu de la lumière des fondateurs de la revue créée en 1959, à la porte de la Révolution tranquille. « C’est le début d’une période assez charnière dans l’histoire du Québec, alors qu’est-ce qui se passait à ce moment-là, qu’elles étaient les questions urgentes qui se posaient et […] comment on peut se les réapproprier, ces réflexions-là, explique Aurélie Lanctôt. Et les deux grosses questions qui nous habitaient c’était : qu’est-ce qu’on a gagné, qu’est-ce qu’on a perdu ? On a décidé de partir de ça. »

Trop politique ?

Ce 60e anniversaire est donc un peu la célébration des idées plus que la célébration égocentrique d’une entreprise de presse — un OBNL dans leur cas. Reste que la nature de la bête et son évolution font partie de la discussion, notamment les récents commentaires d’abonnés trouvant que Liberté était devenu « trop politique », comme le mentionne l’éditorial du dernier numéro.

Pour l’expliquer, on y évoque de récents angles sur des enjeux féministes et autochtones, on y conjecture le renouveau du comité éditorial, plus paritaire et moins blanc que jamais. Qui sait ?

Aurélie Lanctôt frétille sur son siège. « Une des préoccupations que Rosalie et moi on avait en entrant en poste, c’était : est-ce que ça va être perçu comme une coupure dans l’histoire de Liberté ?, confie-t-elle. Et évidemment qu’il y a eu des choses qui ont changé, mais on ne voulait pas que ça ait l’air de deux femmes qui arrivent et qui font table rase, de cette génération de millenials, le cliché absolu, qui ne respecte rien ! Il y a ce défi-là d’incarner à la fois la continuité, mais aussi un nécessaire renouveau, et c’est une préoccupation qui est là tout le temps. »

Décoller l’étiquette

Liberté, qui a refait toute sa maquette pour cette édition anniversaire, travaille fort pour se défaire d’une chape un peu lourde de publication hypersérieuse, reconnaît Marie Parent. « L’idée que c’est une revue intello illisible, c’est tellement difficile de décoller cette étiquette-là », dit la professeure de cégep, qui aimerait que se chevauchent son lectorat et celui du Devoir, par exemple.

Aux yeux d’Aurélie Lanctôt, ce qui doit être fait, « c’est de casser l’entre-soi, je trouve ça super important ». Beaucoup de travail doit donc être fait à chaque numéro sur l’édition des textes, par exemple, qui peuvent porter des propos pertinents et réfléchis sans être indigestes, ou coriaces.

L’idée que c’est une revue intello illisible, c’est tellement difficile de décoller cette étiquette-là

« On n’est pas une revue savante, estime Marie Parent. Quand j’édite le cahier Critique, ce qui me préoccupe, c’est : attention, telle ou telle référence, ce n’est pas partagé par tout le monde. Des fois, le réflexe de nos collaborateurs c’est, par exemple, de nommer les intellectuels juste par leur nom de famille, ou même utiliser l’adjectif de leur nom de famille. » Ce qui pourrait être assez kafkaïen pour un lecteur lambda.

Hasard ou pas, Liberté voit arriver dans ses rangs de nouveaux lecteurs plus jeunes, qui préfèrent toutefois l’achat en kiosque que l’abonnement. Pour Aurélie Lanctôt, même si son magazine a une mise en page serrée où on mise davantage sur l’illustration que la photo léchée, Liberté joue dans les mêmes talles que Lettres québécoises, Spirale ou Nouveau Projet.

« Il y a un beau moment pour les périodiques culturels en ce moment, croit-elle. Il y a également une belle collégialité entre les publications, chez qui il y a aussi un renouveau générationnel. Et ça fait en sorte qu’on se sent plus dans le même bateau. Il y a aussi le constat qu’il y a des enjeux communs à toutes ces publications-là, comme trouver des annonceurs et maintenir les abonnements. »

La codirectrice précise que les finances de Liberté vont relativement bien, et que les ventes publicitaires restent au beau fixe « en raison de l’hyperniche qu’on occupe, les annonceurs savent qu’ils vont rejoindre un public précis. Si on était plus généraliste, paradoxalement, ça serait plus difficile ».

Les prochains défis de la publication résident, d’une certaine façon, dans le fait de perpétuer, d’ancrer les nouvelles approches dans les habitudes éditoriales. « Comme le numéro autochtone qu’on a fait, l’idée ce n’est pas de refermer cette parenthèse, mais de garder des contacts avec ces communautés-là, avec ces collaborateurs, de garder ces sujets-là vivants », conclut Marie Parent.

 

Duhaime serait-il le bienvenu chez «Liberté» ?

Porté depuis 60 ans par un idéal d’émancipation des idées, est-ce qu’un magazine comme Liberté accepterait de publier un chroniqueur de droite comme Éric Duhaime dans ses pages, comme l’a récemment fait Urbania ? Réponse courte : non, mais. Premier
défrichage
, par Aurélie Lanctôt. « Mon analyse d’un média plutôt de gauche qui va demander à Éric Duhaime de venir collaborer, c’est parce que c’est un média qui repose beaucoup sur l’instantanéité, la réaction en ligne, et on peut comprendre pourquoi ça peut être profitable pour eux. Je n’approuve pas, mais je vois la logique derrière. Nous, vu le
rythme de publication dans lequel on se trouve, aller chercher un collaborateur edgy ou surprenant, je ne suis pas sûre que ça changerait tant de choses que ça parce qu’il faut attendre trois mois avant que la revue arrive dans les bacs. » Bien sûr, le magazine est ouvert au débat et peut jouer du coude sur certains sujets, dans la mesure de sa ligne éditoriale, précise Lanctôt. « Je pense que ce choc-là peut tout à fait se faire, mais il faut que le discours soit intéressant et un peu nouveau, ajoute Marie
Parent. On ne va pas amener quelqu’un pour répéter la même marde qu’il dit ailleurs. Pour vrai, ça sert absolument à rien. Il faudrait que la rencontre de notre revue et d’une voix un peu improbable, dissonante, crée quelque chose. Si on reste sur nos positions et que nos lecteurs le trouvent ridicule, c’est un pétard mouillé. »