À la rescousse de la presse

La nécessité de forger une éducation aux médias est l’une des rares solutions à long terme suggérées.
Illustration: Sébastien Thibault La nécessité de forger une éducation aux médias est l’une des rares solutions à long terme suggérées.

Est-il trop tard ? La commission parlementaire sur l’avenir des médias d’information entamera lundi ses auditions des acteurs du milieu. Le but ? Dresser le portrait des médias d’information d’ici et, surtout, chercher des solutions pour la crise que vit le secteur. Cette réflexion d’urgence survient en pleine « tempête parfaite », au moment où un autre navire médiatique, Groupe Capitales Médias (GCM), avec ses six quotidiens régionaux, est mis à mal, lui aussi, par le cumul des facteurs socioéconomiques qui, en quelques années, a débalancé un modèle d’affaires et d’information historiques.


En amont, Le Devoir a pu consulter 11 des 36 mémoires (voir la liste en encadré à la page suivante) qui seront déposés à la commission — essentiellement ceux des organismes, syndicats et analystes. Les médias tels ceux de Québecor, Radio-Canada, La Presse, Le Devoir, La Gazette ou Télé-Québec ont réservé leurs observations pour le jour de leur audience. S’il faut attendre la semaine prochaine pour voir la complexité de tout le portrait qui y sera dressé, des consensus semblent déjà se dessiner pour ce qui est des solutions envisagées pour préserver l’information au Québec.

Intervention de l’État

Tous les documents consultés prônent une intervention importante et rapide — urgente, même — de l’État. De différentes manières, c’est une même solution qui revient de document en document. Et tous soulignent que celle-ci doit se faire de manière à préserver entièrement l’indépendance des médias. Un paradoxe ? Le Centre d’études sur les médias (CEM) et l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ) montrent l’exemple du financement de la culture au Québec, qui arrive à concilier soutien public et saine distance. La constitution d’un Fonds pour le journalisme, qui ferait ainsi tampon entre l’État et les médias, est une des grandes idées récurrentes qui permettrait de sauver la chèvre et le chou.

Ce Fonds pourrait être financé par le gouvernement, suggèrent plusieurs, mais aussi par une taxe de vente prélevée par les géants étrangers de la vente numérique sur les transactions qu’ils effectuent au Québec. On retrouve aussi, parmi les suggestions pour emplir cette enveloppe, celle d’ajouter 1 % à la taxe lors de l’achat d’un écran pour équipements électroniques ou celle d’augmenter la TVQ à la fois sur les services de téléphonie et sur les services des Netflix et Spotif de ce monde.

Il serait équitable, après toutes ces années, que le commerce de détail en ligne prenne la relève des journaux dans [le] financement  [de la collecte sélective

Mais pour préserver la liberté de la presse, la majorité des actions de l’État proposées sont indirectes. On retrouve souvent l’idée que le Québec suive l’exemple fédéral en accordant un crédit d’impôt — certains proposent 25 %, d’autres vont jusqu’à 40 % — sur la masse salariale totale, ou seulement sur celle des salles de rédaction.

L’idée la plus partagée, dans sa forme et dans son fond, est celle du retour de la publicité gouvernementale dans les médias traditionnels. L’État, selon plusieurs, devrait donner là l’exemple. Les investissements dans les médias d’ici devraient au moins être égaux à ceux faits chez les géants du Web. Une motion plus radicale avait même été votée en ce sens en mai dernier, demandant au gouvernement « une réelle exemplarité dans ses dépenses publicitaires, afin de contrer l’exode des revenus publicités des médias traditionnels vers les plateformes numériques étrangères et de garantir la justice fiscale entre celles-ci et les entreprises québécoises ». Pourtant, François Legault a de nouveau justifié cette semaine ce placement publicitaire de son gouvernement, arguant que ces grandes plateformes sont incontournables pour rejoindre les gens.

Dans la foulée, le retour de la publication des avis publics dans la presse écrite, par tous les niveaux — municipal y compris, même par obligation légale —, est suggéré.

Information régionale

 

L’inquiétude envers la survie de l’information régionale, dont la vitalité est jugée essentielle par pratiquement tous les intervenants, traverse aussi les discours. Actuellement, « on assiste à la disparition des nouvelles locales au profit d’une « montréalisation » de l’information », note la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec. Les manières de penser son soutien varient grandement : par un fonds ou des subventions ; par le truchement d’investissements renouvelés à Télé-Québec qui serait chargée de les rediriger ; ou en exigeant un soutien de la part des municipalités.

Un commun accord se dessine aussi autour d’une révision ou d’une exemption de la taxe sur le recyclage. Alors que les journaux papier paient une taxe pour le recyclage qui finance la collecte sélective des municipalités, les entreprises de commerce en ligne, comme Amazon, ne la paient pas, malgré les cartons et les emballages que leurs envois ajoutent aux bacs. « Il serait équitable, après toutes ces années, que le commerce de détail en ligne prenne la relève des journaux dans [ce] financement », propose la Confédération des syndicats nationaux-Fédération nationale des communications. Hebdos Québec demande que ses membres soient soustraits à cette taxe, tout comme le sont les livres.

Freiner les géants d’Internet

Parmi les gestes plus politiques revient la demande que Québec intervienne auprès d’Ottawa afin de trouver des manières d’au moins freiner l’avancée économique des géants d’Internet et de la vente numérique sur le territoire. Ce pourrait être en revendiquant les pleins pouvoirs sur la réglementation d’Internet et du numérique, sous prétexte de protection culturelle, ou en faisant davantage pression pour que taxes et impôts leur soient imposés. Chose certaine, l’argument que « ça relève du fédéral », comme l’a rétorqué M. Legault cette semaine, ne satisfait pas le milieu. Revient également la demande que Québec insiste sur la nécessité de réviser la Loi sur le droit d’auteur — en suivant, propose la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, l’Union européenne — mais aussi, parallèlement, celle sur l’accès à l’information, afin de faciliter le travail journalistique.

La nécessité de forger une éducation aux médias est l’une des rares solutions à long terme suggérées, et elle est partagée par quelques intervenants.

D’autres suggestions apparaissent de manière plus ponctuelle, comme de petits coups de pouce possibles. Exempter les journaux et les hebdos de la TVQ ; offrir un crédit d’impôt aux abonnés des médias d’information québécois comme aux philanthropes qui les appuient par des dons ; encourager par des incitatifs financiers la pub faite dans les médias locaux ou au contraire taxer celle faite par les entreprises d’ici dans les médias étrangers, car « il est dommage de voir des commerçants québécois prêcher pour l’achat local en faisant valoir que les retombées économiques générées par leurs […] activités demeurent au Québec alors qu’eux-mêmes cessent d’annoncer dans les médias locaux, privilégiant plutôt les Google et Facebook de ce monde », fait valoir la journaliste Marie-Ève Martel. D’autres bouffées d’air possibles ? Instaurer des bourses individuelles pour les journalistes ; proposer des subventions de démarrage aux initiatives citoyennes et communautaires d’information ; reconnaître politiquement l’importance des radios communautaires, etc.

La Commission de la culture et de l’éducation sur l’avenir des médias d’information débute lundi après-midi à Québec et se déroulera jusqu’à vendredi prochain.


Avec Jérôme Delgado​

Mémoires consultés par «Le Devoir»

Le Devoir a pris connaissance des mémoires des organisations ou personnes suivantes : Centre d’études sur les médias, Confédération des syndicats nationaux et Fédération nationale des communications, Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Hebdos Québec, Association des radiodiffuseurs communautaires du Québec, Association des médias écrits communautaires du Québec, Association des journalistes indépendants du Québec, Urbania, l’auteure et journaliste régionale Marie-Ève Martel, le professeur à l’Université d’Ottawa Marc-François Bernier
1 commentaire
  • Yvon Montoya - Inscrit 24 août 2019 06 h 31

    Ce troisieme millenaire commence à coûter cher aux contribuables. A force de vouloir conserver les vieilles habitudes au détriment d’une réelle adaptation au nouveau monde, on taxe et on taxera. A défaut de toucher les géants on va tout droit dans la poche des petits particuliers, on les forcera, a payer ce qui normalement devrait disparaitre du paysage médiatique comme les charrues ont disparues pour laisser place aux tracteurs. Bref l’argent règne non l’imagination.