Le magazine «Fugues» fête 35 ans d’adaptation

Yves Lafontaine est le directeur et le rédacteur en chef de «Fugues» depuis 1994.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Yves Lafontaine est le directeur et le rédacteur en chef de «Fugues» depuis 1994.

À l’image de la communauté qu’il couvre depuis 35 ans cette année, le magazine LGBTQ+ Fugues continue de se transformer. N’évitant pas les pirouettes que demande la crise des médias, la publication doit aussi ajuster le tir dans son contenu journalistique.

Alors que les célébrations de Fierté Montréal se mettront en branle dès jeudi dans la métropole, le magazine Fugues, partenaire de l’événement, profite du moment pour souffler publiquement ses 35 bougies. Fondé en avril 1984 par Martin Hamel alors que le Village naissait et que le sida était au coeur des inquiétudes, Fugues ne peut plus parler des mêmes sujets, car la communauté a fait de nombreux gains au fil des années, même récentes.

« À partir du moment où la question de la reconnaissance des droits a été en très large partie réglée — par rapport au mariage ou à l’adoption par exemple —, les revendications sont devenues plus spécialisées, et moins par rapport à la communauté en général », illustre Yves Lafontaine, directeur et rédacteur en chef de Fugues depuis 1994.

À partir du moment où la question de la reconnaissance des droits a été en très large partie réglée — par rapport au mariage ou à l’adoption par exemple —, les revendications sont devenues plus spécialisées, et moins par rapport à la communauté en général

Les sujets traités par la publication ne sont donc plus les mêmes et sont maintenant « plus pointus », souligne M. Lafontaine.

« Déjà, quand je suis arrivé, il n’y avait pas de collaborateurs trans, et on ne parlait pas beaucoup de ça. C’était même un peu un tabou au sein de la communauté, explique le rédacteur en chef. Maintenant, c’est une réalité beaucoup plus visible, même au sein de la société en général. Chez Fugues, on a fait cinq couvertures dans les dix dernières années avec des trans. »

Le ton de la publication est donc moins dans la revendication, ce qui, de toute façon, n’a pas toujours été le cas, rappelle Yves Lafontaine. « Quand ç’a commencé, ce n’était pas un magazine militant, mais un magazine de consommation, de sorties, de nuit. Quand on ouvre le magazine de 1984, c’était principalement les bars, les restaurants ou les saunas où faire des rencontres. »

Web et papier

Fugues compte une dizaine d’employés, dont deux permanents dans sa branche rédactionnelle et six en publicité. Mais M. Lafontaine peut compter sur le travail de 22 pigistes réguliers. La publication a aussi des ententes avec des agences de presse.

Si le format papier persiste et signe — Fugues est un des derniers à se retrouver dans les présentoirs —, la publication LGBTQ+ oeuvre en ligne depuis 1995 et créé beaucoup de contenu pour le Web. Un tour sur leur site et leurs réseaux sociaux le prouve rapidement.

« Entre 7 h et 21 h, on publie un article toutes les deux heures » sur Facebook, explique M. Lafontaine, qui souligne aussi que Fugues publie deux infolettres par semaine. Au total, ils sont entre 100 000 et 120 000 lecteurs par mois sur le site du magazine.

Tant qu’à suivre la vague numérique, la publication s’est aussi jointe au service d’Apple News il y a quelques mois, où elle publie jusqu’à cinq articles par jour. « On rejoint entre 7000 et 12 000 personnes par semaine, et c’est sans doute un public qu’on ne rejoindrait pas autrement. Le modèle d’affaires est intéressant, il faut juste attendre d’y voir un plus grand achalandage », analyse Yves Lafontaine.

Quant au papier, Fugues est imprimé 13 fois par année, à quelque 42 000 exemplaires lors des plus gros mois. Au total, le magazine dit rejoindre ainsi 200 000 lecteurs par mois, sans compter 100 000 téléchargements de la version numérique gratuite du magazine, notamment en PDF.

« Tant qu’il y aura des lecteurs et que ce sera possible d’imprimer sans que ce soit hors de prix, on va le faire, explique le rédacteur en chef de 54 ans. Dans une génération, ça va peut-être être différent, mais une grande partie des gens de ma génération et de celle qui m’a précédé s’attend à avoir un magazine papier. »

Le corollaire du maintien du papier demeure la vitalité de la publicité, ce qui n’est pas une mince tâche pour Fugues.

« Il y a énormément de démarchage auprès des entreprises, une à une, explique Yves Lafontaine. Dans la tête de beaucoup de gens de marketing, la publicité se fait sur le Web maintenant. Il faut leur faire comprendre qu’il y a un amalgame avec le papier qui est intéressant, d’autant que nos magazines, il n’en reste pas à la fin du mois » dans les présentoirs.

La suite est très ardue à prévoir pour Fugues, dit Yves Lafontaine. « Il y a dix ans, je pouvais me projeter deux ou trois ans en avant, mais là, c’est difficile ». Parions que la diversité restera à l’honneur, jusque dans le modèle d’affaires.