Le «New York Daily News» coupe la moitié des postes de sa salle de rédaction

La journaliste Chelsia Rose Marcius n’a pu retenir ses larmes, alors que le photographe Todd Maisel tente de la consoler après leur licenciement, à l’extérieur des bureaux du quotidien, lundi à New York.
Photo: Mark Lennihan Associated Press La journaliste Chelsia Rose Marcius n’a pu retenir ses larmes, alors que le photographe Todd Maisel tente de la consoler après leur licenciement, à l’extérieur des bureaux du quotidien, lundi à New York.

Le quotidien New York Daily News a annoncé lundi qu’il réduisait de près de la moitié les postes au sein de sa rédaction. Le même jour, une analyse du Pew Research Center révélait que plus du tiers des plus importants journaux américains ont connu des compressions entre janvier 2017 et avril 2018.

C’est par une note interne que les employés du quotidien new-yorkais ont appris que le couperet tombait sur une grande partie d’entre eux. Ils étaient environ 85 avant l’annonce ; ils ne seront qu’autour d’une quarantaine dorénavant. Jim Rich, qui était l’éditeur en chef de la publication, se décrivait lundi sur Twitter comme « juste un gars qui reste assis à la maison en regardant le journalisme se faire étrangler jusqu’à l’extinction ».

Plusieurs vagues de coupes avaient déjà touché le quoditien, au cours des années.

 
36 %
C’est la proportion des plus importants journaux américains qui ont connu des compressions de personnel entre janvier 2017 et avril 2018.

Cette annonce est survenue le jour même où le Pew Research Center publiait une analyse chiffrant à 36 % (40journaux sur 110 étudiés) la proportion des plus importants journaux américains qui ont connu des compressions de personnel entre janvier 2017 et avril 2018. Parmi ces 40 journaux, 12 ont connu plusieurs épisodes de réduction de personnel pendant la même période. Les coupes ont aussi touché 23 % des sites Web de nouvelles qui connaissent les plus importants trafics. Les journaux aux plus grands tirages sont les plus touchés.

Ces données ont été obtenues par le centre de recherche en étudiant les articles de médias rapportant les coupes — certaines situations qui n’ont pas été rendues publiques n’ont pas été compilées, ont précisé les auteurs de l’analyse.

Daniel Giroux, chercheur au Centre d’études sur les médias de l’Université Laval, n’est nullement surpris du sort de ces médias oeuvrant de l’autre côté de la frontière. « Le problème aux États-Unis, c’est le même qu’ici. La publicité s’en va de plus en plus vers des véhicules qui ne sont pas les médias. Les propriétaires, qu’ils soient cotés en bourse ou non, recherchent un rendement, donc ils coupent dans les effectifs, y compris ceux de la rédaction. »

M. Giroux cite en exemple des données de Statistique Canada obtenues par le Centre d’études sur les médias sur les revenus publicitaires des quotidiens québécois. Ceux-ci ont baissé de 17 % entre 2014 et 2016. Pendant cette même période, les dépenses des annonceurs sur Internet en dehors du domaine des médias ont augmenté de 36 %, a exposé le chercheur.

Qualité compromise

Une façon de contrer les pertes de revenus publicitaires serait, pour les journaux, d’offrir des occasions de publicités ciblées, a évoqué Daniel Giroux. « Par Google, par exemple, on peut cibler les gens de telle région qui s’intéressent à tel type de produit. C’est difficile de concurrencer ça. Je sais que les quotidiens d’ici cherchent de plus en plus à allerchercher les données de cette nature. »

 
Photo: Mark Lennihan Associated Press L’éditeur du «Daily News», Dan Good (à gauche), réconforte le journaliste Zack Haberman qui vient d’apprendre qu’il fait partie de la vague de licenciements.

D’après M. Giroux, seuls quelques grands journaux tirent leur épingle du jeu sans trop de mal. « Ce sont des journaux qui ont des auditoires qui dépassent largement les États-Unis. » Il cite en exemple le New York Times ou le Wall Street Journal, ou encore le britannique The Guardian.

L’analyse du Pew Research Center mentionne que, entre 2014 et 2017, le nombre d’employés des salles de rédaction des journaux américains est passé d’environ 46 000 à 39 000 (une diminution de 15 %). Dans les salles de nouvelles numériques, les chiffres sont restés stables (autour de 11 000 à 13 000 employés) pour la même période, ce qui laisse entendre que des embauches ont suivi les coupes.

La veille de l’annonce des coupes, le New York Daily News avait publié une série de tweets mettant en lumière l’importance du journalisme local, en expliquant, entre autres, que ce type de journalisme donne une voix aux plus démunis et qu’il prévient les injustices. Le mot-clic #SupportLocalJournalism (« soutenez le journalisme local ») accompagnait les énoncés.

Le Daily News avait été acheté par Tronc, qui détient le Chicago Tribune et le Baltimore Sun, il y a moins d’un an pour la somme d’un dollar. Selon le New York Times, le Daily News a dit souhaiter « concentrer la plupart de [son] talent sur les “dernières nouvelles” [breaking news] — plus particulièrement dans les domaines du crime, de la justice civile et de la responsabilité publique ».

Ce ne sont toutefois pas les choix de sujets qui sont à montrer du doigt, asoutenu M. Giroux, qui réaffirme que les revenus publicitaires sont au coeur de l’enjeu. « Le lectorat des journaux ne se porte pas trop mal », a-t-il précisé.

La décision comptable de supprimer des postes dans une salle de rédaction peut influer sur la qualité du produit, au détriment de la relation entre le média et le lectorat. « Le Daily News coupe la moitié du personnel de rédaction, donc ils font un choix de ne pas traiter un certain nombre de questions. […] Habituellement, c’est un cercle vicieux. Quand on diminue la qualité, les lecteurs s’en rendent compte et délaissent ».

Le Daily News a remporté 11 prix Pulitzer, dont un dans la catégorie « service public » en 2017 conjointement avec ProPublica, pour un reportage sur des évictions abusives.

Soutien politique

Le gouverneur de l’État de New York, Andrew Cuomo, a offert d’aider le quotidien, dans une déclaration publiée sur Twitter : « J’exhorte Tronc à reconsidérer ce geste draconien et je suis prêt à travailler avec eux pour empêcher ce désastre […] L’État de New York est prêt à aider. »

Le maire de la ville, Bill de Blasio, a déclaré, sur le même réseau social, que « ce n’est pas un secret que j’ai eu des désaccords avec le Daily News de temps à autre. Mais la décision vorace de Tronc d’amputer la salle de rédaction est mauvaise pour le gouvernement et un désastre pour la ville de New York. » M. de Blasio a suggéré que la compagnie vende le journal à quelqu’un « d’engagé pour le journalisme local ».