«Le Devoir»: après l’incendie, la vague d’amour

Les réunions de production quotidiennes se sont déroulées de manière un peu plus informelle qu’à l’habitude, mardi.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Les réunions de production quotidiennes se sont déroulées de manière un peu plus informelle qu’à l’habitude, mardi.

Le Devoir était sur tous les écrans et sur le seuil des portes mardi matin. Comme si de rien n’était, malgré l’incendie qui a éjecté de ses locaux ses 120 employés. Sans domicile fixe, une équipe réduite a réussi l’improbable, livrant sans anicroche l’édition du jour, rattrapée par le feu roulant de sa propre actualité.

Grèves, lockout, inondation, tempête de verglas, panne généralisée : en plus de 108 ans d’existence, Le Devoir a traversé bien des épreuves, essuyé les foudres de bien des politiciens, mais n’avait jamais encore eu le feu à ses trousses.

Malgré l’incendie qui a soufflé le toit de l’immeuble abritant Le Devoir lundi soir, l’intervention de plus de 45 véhicules, de 120 pompiers et quatre alarmes d’incendie, les flammes ont miraculeusement épargné la totalité des équipements du quotidien, notamment son serveur central.

« Mon premier souci, c’était de savoir que tout le monde avait été évacué. Le reste, c’était gérable. Quand j’ai vu les flammes, j’ai cru que la salle des serveurs y passait », a commenté mardi Brian Myles, directeur du Devoir. « Quand j’ai lu mon Devoir ce matin, où tout était en place, je me suis demandé si j’avais rêvé », a-t-il ajouté, soulagé.

Photo: Catherine Legault Le Devoir L’équipe culturelle a fait contre mauvaise fortune bon cœur.

Ce matin, une vague odeur de bivouac flottait dans la salle de rédaction, restée figée après l’évacuation éclair des employés. Outre quelques locaux abîmés par l’eau, ne restent que quelques traces de suie dans l’escalier de secours, pourtant transformé en cascade d’eau la veille.

Salle parallèle

Alors que le feu faisait rage sur le toit, un plan d’urgence a été déployé dès 18 h 30 pour investir les locaux de l’École des médias de l’UQAM, située à deux jets de pierre du Devoir, pour assurer la publication du journal.

Armée de quelques portables et appareils photo attrapés au vol, l’équipe du numérique s’est mise sur le mode journalisme de brousse, pour couvrir en direct notre propre infortune. Avec des ordinateurs exhalant une vague odeur de feu de camp, une autre équipe réduite s’est affairée à terminer l’édition du lendemain dans son refuge temporaire, après avoir réussi à se connecter à distance au serveur central. Plusieurs ont vécu un retour inopiné sur les bancs d’école, dans l’alma mater qui leur a appris le métier.

Bilan : les tombées ont été respectées et le journal, livré comme à l’habitude jusque dans l’est du Québec. Un petit miracle, comme il s’en forge chaque jour entre les quatre murs de l’institution centenaire.

Conscient qu’il y aurait à « éteindre des feux » en prenant la barre du Devoir en 2016, son directeur était loin d’imaginer qu’un vrai brasier viendrait s’ajouter au lot de ses défis quotidiens. « Nous avons été à l’image de nos lecteurs qui nous portent à bout de bras depuis plus de 100 ans. C’était à notre tour de ne pas lâcher. Il n’était pas question d’un échec », a-t-il déclaré aux employés, réunis mardi après-midi.

Soutien de l’ami lecteur

Lecteurs et abonnés ont été plus rapides que les étincelles pour propager une flambée de solidarité sur les réseaux sociaux. En 12 heures, quelque 113 d’entre eux ont fait affluer plus de 10 000 $ en dons et de nombreux messages d’encouragement.

« Consternés d’apprendre cet incendie. Vous avez notre entier soutien, quels que soient les délais […] de production du journal », a écrit Pierre Duplessis en offrant sa contribution.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Notre relectrice fort concentrée.

Jean-Guy Larin et Michelle Cardinal, de Laval, s’étaient « résignés » à ne pas recevoir leur journal mardi. « Quelle heureuse surprise de mettre la main dessus ce matin. » « Un feu, ça s’éteint, pas Le Devoir. Merci d’être toujours là ! », a commenté Solange Bolduc sur les réseaux sociaux. « Hâte de vous lire demain », a fait savoir Carlos Villas Boas, depuis le Brésil.

En cours de journée, hommes politiques et partenaires de longue date du Devoir ont ajouté leur voix à celles de nos lecteurs. Le premier ministre Philippe Couillard a offert par téléphone son soutien au directeur du journal. « Mon père a toujours été abonné, a-t-il déclaré lors d’un point de presse. J’ai grandi avec Le Devoir dans la maison. » Le chef de l’opposition officielle, Jean-François Lisée, a aussi salué la résilience des artisans du quotidien indépendant.

Dans une rare unanimité, les chefs politiques ont pressé le gouvernement fédéral de faire montre de sa solidarité en faisant en sorte que les dons de charité faits aux médias soient déductibles d’impôts.

La veille, la ministre de Patrimoine canadien, Mélanie Joly, Valérie Plante, mairesse de Montréal, et Gabriel Nadeau-Dubois, co-porte-parole de Québec solidaire, avaient aussi exprimé leur soutien au quotidien sinistré. « Demain, comme chaque matin, a twitté ce dernier, je ferai ce que je dois… je vous lirai ! »

Québecor, La Presse, La Presse canadienne, le Huff Post, The Globe and Mail, The Gazette et Capitales Médias se sont montrés tout aussi généreux, offrant des locaux ou du soutien matériel. Les collègues du quotidien Le Monde se sont joints à ce concert solidaire, ainsi que de fidèles partenaires institutionnels du Devoir, dont Desjardins, le Fonds de solidarité, BCM et Devencore, propriétaire de l’immeuble sinistré.

Bilan de la journée, le plus grand capital du Devoir s’avère la cote d’amour et la fidélité exprimée par ses lecteurs, conclut Brian Myles. « On a vu toute une communauté se mobiliser autour du Devoir. Un lecteur m’a écrit : “On se fait une fierté nationale de porter Le Devoir.” Ces lecteurs nous ont tellement soutenus au fil des ans que là, nous avions une volonté collective de sortir à tout prix. Juste pour ça, ce fut pour moi la plus belle édition de ce journal depuis que je suis là ! »

6 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 16 mai 2018 04 h 10

    Longue vie au Devoir

    Je suis étonné de constater que monsieur François Legault, n’est pas au nombre de ceux qui se sont exprimés lors de cet incendie, si j’en juge par l’article.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 mai 2018 08 h 46

      De mon côté, je ne suis pas étonné que la cheffe du Bloc québécois, Martine Ouellet, n'ait pas montré sa solidarité. Elle n'aime pas les médias par les temps qui courent.

    • Solange Bolduc - Inscrite 16 mai 2018 09 h 58

      François Legault, absent! Trop occupé à compter ses sous pour sa campagne! Ben occupé le grand monsieur !

  • Hélène Gervais - Abonnée 16 mai 2018 07 h 15

    Je n'ai pas de mots ....

    pour exprimer ma reconnaissance au meilleur journal kanadien. Merci d'être là malgré tant de difficultés de toutes sortes. Ce n'est pas pour rien que vous êtes les meilleurs.

  • Suzanne Lemire - Abonnée 16 mai 2018 09 h 41

    Vivre le Devoir libre!

    La survie du Devoir est essentielle aux québécois, un journal libre de toute influence politique (le seul) et financière.

  • Ginette Cartier - Abonnée 16 mai 2018 16 h 07

    Le Devoir? NOTRE devoir!