Comment Mike Ward est-il devenu le confesseur des comiques?

«Quand un invité arrive et tente de puncher, de faire rire sans arrêt, je n’ai pas le choix de le casser, parce que ce que je veux, c’est montrer la vraie personne», explique Mike Ward.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Quand un invité arrive et tente de puncher, de faire rire sans arrêt, je n’ai pas le choix de le casser, parce que ce que je veux, c’est montrer la vraie personne», explique Mike Ward.

« J’peux pas aller là ! » s’exclame un Jean-Thomas Jobin rougissant à la 89e minute du 124e épisode de Sous écoute. Et pourtant, oui, il ira là, et racontera à la centaine de personnes réunies devant lui une anecdote d’une impossible intimité sur la découverte de sa sexualité bourgeonnante, à l’adolescence.

Mais pourquoi Jean-Thomas Jobin se livre-t-il à un tel exercice d’impudeur ? Parce que tout, tout, tout peut être dit pendant Sous écoute, le populaire balado de Mike Ward, d’abord imaginé en 2011 comme une série de discussions menées avec deux invités par le biais de Skype, avant de renaître en 2015 devant le public du Bordel Comédie Club (dont l’animateur est copropriétaire).

« Les humoristes, même ceux que je ne trouve pas drôles sur scène, je les trouve intéressants dans la vie », explique le vétéran, qui récolte en moyenne avec chacun de ses épisodes 60 000 vues sur YouTube, en format vidéo, et 12 000 écoutes sur iTunes. « C’est étonnant à quel point deux gars que tu penserais différents — Martin Matte et Guillaume Wagner, par exemple — partagent les mêmes insécurités. Faire de l’humour, c’est comme une maladie mentale. Se dire : “Je vais écrire des idées, je vais aller les présenter à un public qui ne me connaît pas et ça va rire”, il y a de quoi de… de… [il hésite] de triste, de pathétique là-dedans. »

Je me fais nettement plus parler de mes apparitions à Sous écoute que de mes apparitions dans des émissions qui ont des cotes d’écoute plus élevées que le podcast

Avec comme objectif de dépouiller ses invités du personnage plus ou moins ostensible qu’ils revêtent à la radio FM ou à la télévision, Mike Ward mène dans les meilleurs épisodes de Sous écoute de (longues) conversations dont le ton alterne entre la blague grasse, la confidence grave, les anecdotes de tournée et les réflexions sur le processus créatif. Pensez à une jasette amicale lubrifiée par l’alcool — Ward enfile les vodka et coke diète sans discontinuer — et saupoudrée d’une série de références récurrentes, dont la compréhension récompense ici les auditeurs fidèles.

« L’alcool aide sans doute un peu à ce que certains filtres et inhibitions tombent », reconnaît l’ami de Ward et habitué de Sous écoute Jean-Thomas Jobin, « mais si je me gêne absolument pas pour en dévoiler davantage sur qui je suis, c’est plus parce que je pense que c’est une des forces du podcast, ce côté liberté totale et nettement moins formel que la télé conventionnelle, qui donne aux fans une impression de “privilège d’avoir été témoin de tel moment ou de telle anecdote”. »

L’anti-Tout le monde en parle

Mais comment Mike Ward, dépeint comme un irrécupérable bourreau d’enfant vulnérable pendant son procès hypermédiatisé, est-il devenu le confesseur de (presque) tous ceux qui font rire, de Cathy Gauthier à Boucar Diouf, en passant par Katherine Levac et François Pérusse ? Sans doute grâce à son intolérance envers les faux-semblants et les faux-fuyants, ainsi qu’à son absolu désir d’authenticité.

« Quand un invité arrive et tente de puncher, de faire rire sans arrêt, je n’ai pas le choix de le casser, parce que ce que je veux, c’est montrer la vraie personne. Il y a rien que je déteste plus que lorsqu’un invité se comporte comme s’il était à Tout le monde en parle. J’aime ça quand la personne est honnête et n’agit pas comme elle agirait à la télé », précise celui qui admire la façon dont le pape de la radio parlée américaine, Howard Stern, mène ses entrevues à l’aide d’un détecteur à hypocrisie très sensible.

Photo: Michel Grenier Mike Ward mène dans les épisodes de «Sous écoute» des conversations dont le ton alterne entre la blague grasse, la confidence grave, les anecdotes de tournée et les réflexions sur le processus créatif.

Pour Julien Morissette, coorganisateur du festival de radio numérique Transistor, qui présentera un enregistrement de Sous écoute dimanche à Gatineau, le succès de Sous écoute tient beaucoup au temps que s’accorde Ward — un épisode dure rarement moins de 90 minutes. Un invité ne se comportera pas de la même manière s’il sait qu’une pause publicitaire approche dans 3, 2, 1.

« Et c’est beaucoup aussi une question d’ambiance, observe-t-il. Suivre un balado, c’est s’engager dans une relation à long terme, souvent avec des formats-fleuves, ce qui est assez étonnant compte tenu de l’économie de l’attention dans laquelle on vit. On aime passer du temps avec Mike au Bordel. Malgré l’étymologie du mot, le balado, comme la radio traditionnelle, demeure un média d’accompagnement, et le format assez lousse de Sous écoute permet qu’on fasse autre chose pendant un épisode, sans que notre compréhension soit altérée si on manque un petit bout. »

Cette convivialité expliquerait en partie l’espace imposant qu’occupent sur le Web québécois les balados créés par des humoristes. Julien Morissette évoque également leur ubiquité dans l’espace médiatico-culturel, ainsi que leur aptitude à bien raconter des histoires, au coeur d’un format où la qualité de la mise en récit fait presque foi de tout.

« Et il y a aussi la structure financière. C’est très difficile pour un créateur indépendant de balado de se lancer dans du documentaire, par exemple, avec tout ce que ça demande de recherche, de scénarisation, de création d’ambiances sonores, dans la mesure où la SODEC ne finance toujours pas les balados. Parler simplement dans un micro, ça demande évidemment moins d’investissement. »

La communauté Sous écoute

L’absence de masque prévalant à Sous écoute pourrait-elle inviter les médias de masse, le petit écran surtout, à se délester des trompe-l’oeil nombreux qu’elle place entre les spectateurs et elle ?

Photo: Michel Grenier La convivialité des balados créés par des humoristes expliquerait en partie l’espace imposant qu’ils occupent sur le Web québécois.

« Je me fais nettement plus parler de mes apparitions à Sous écoute que de mes apparitions dans des émissions qui ont des cotes d’écoute pourtant plus élevées que le podcast », assure Jean-Thomas Jobin, en se réjouissant que ces radiographies de l’âme du spécimen humoriste ait donné naissance à un public de comedy nerds, mieux instruits que jamais des écueils et des angoisses ponctuant le quotidien d’un artiste du rire.

« C’est clair qu’il y a des boss de grands médias qui vont se dire : “Ça marche sur le Web cette affaire-là, on va l’essayer à la télé”, pense Mike Ward. Mais c’est sûr qu’aussitôt qu’il y aura la moindre plainte, les bonnes intentions vont prendre le bord. De toute façon, la télé et la radio sont contrôlées par une poignée d’entreprises au Québec, donc ce n’est pas une bonne place pour prendre des risques, parce que si tu perds ta job, souvent, tu perds ta carrière. » Il n’y a que son honneur que l’on peut momentanément perdre à Sous écoute.

Trois balados d’humour québécois à découvrir

3 bières. Concept minimaliste, mais aussi efficace qu’une gorgée de pilsner par temps caniculaire, que celui de 3 bières, lors duquel Gabrielle Caron, Yannick Belzil et Pierre-Luc Racine discutent avec leur invité de sujets, saugrenus ou sérieux, soumis par le public. Ça dure combien de temps ? Ça dure le temps nécessaire pour avaler trois biberons houblonnés.

Le carré de sable. Aucun balado ne donne davantage l’impression d’épier une conversation dans l’arrière-boutique exiguë d’un bar présentant des soirées d’humour que cette série de Pierre-Bruno Rivard, qui reçoit en chaussettes, dans son appartement, confrères et consoeurs du rire.

Drette su’l tape. La langue de puck prévalant aux chaînes sportives ? David Beaucage la pulvérise en parlant hockey avec des collègues humoristes de la relève, des experts (Dany Dubé, Chantal Machabée) et d’anciens joueurs (Mathieu Dandenault, Kim St-Pierre), qui s’expriment plus librement que lorsqu’on leur place un micro sous le nez, entre la deuxième et la troisième.