L’union fait la force contre le géant Netflix

Radio-Canada a joué le rôle du rassembleur, a précisé mardi son vice-président Michel Bissonnette.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Radio-Canada a joué le rôle du rassembleur, a précisé mardi son vice-président Michel Bissonnette.

Davantage de chaînes francophones — de toute sorte, et pour toutes sortes de publics — sur une seule plateforme. Afin d’être plus faciles à découvrir, et afin de peser ensemble plus lourd dans la bataille contre Netflix, Radio-Canada, Groupe V Média, Bell Média, TV5 Québec et l’Office national du film du Canada (ONF) proposent désormais certaines de leurs émissions sur ICI Tou.tv Extra. La plateforme dispose, depuis mardi matin, de 700 heures supplémentaires de contenu.

Voilà donc des diffuseurs concurrents qui repensent la manière de compétitionner, en l’alliant à de possibles coopérations. « C’est cette nouvelle idée de la coopétition », a relevé Sylvain Lafrance, directeur du Pôle médias à HEC Montréal. « C’est nécessaire dans le nouvel univers. »

Pour le professeur titulaire au Département de communication de l’Université d’Ottawa, Pierre Bélanger, c’est là que réside la beauté de cette nouvelle. « Il y avait une incontournabilité à s’associer, tout le monde ensemble au Canada, français notamment, pour contrer l’hégémonie des Netflix de ce monde. On ne se bat plus entre réglementés sur qui le CRTC a de l’ascendant ; on se bat contre un étranger. C’est le survenant qui arrive dans le village, qui n’a pas besoin de permis de conduire, qui ne paye même pas de taxes ! C’est la première fois qu’on est content de la convergence », poursuit le professeur, « et probablement la première fois dans la récente histoire des médias que ce mot a une connotation positive. Voir nos joueurs regrouper leurs forces, c’est une extraordinaire nouvelle ».

Radio-Canada a joué ici le rôle de rassembleur. « On a mis en place une approche respectueuse du modèle d’affaires de chacun », indiquait Michel Bissonnette, vice-président principal de Radio-Canada, en conférence de presse mardi matin, « parce que la réalité de V est différente de celle de Bell, de TV5 ou de l’ONF ». Radio-Canada n’achète pas de contenu ; les revenus, s’ils sont au rendez-vous, seront partagés. Chaque diffuseur choisit ce qu’il déposera sur ICI Tou.tv Extra, selon sa stratégie. Ainsi, V gardera pour sa propre plateforme Noovo l’exclusivité de son très populaire Occupation double. Mais il jouera le jeu, en offrant à l’automne à la plateforme le rattrapage exclusif de sa nouvelle série, Vendeurs de rêve, comme l’a annoncé à l’occasion Dimitri Gourdin, de Groupe V Média.

Auditoire et données

Le but de cette union ? Bâtir pour les utilisateurs une offre exclusivement francophone beaucoup plus diversifiée, mixte, pancanadienne. Pour l’instant, les partenaires n’envisagent pas de créer, ensemble, du contenu. « Mais ils sont trop pauvres pour même y penser ! Personne n’a 10 millions à investir en création », illustrait M. Bélanger. Pour les diffuseurs, l’idée est surtout d’augmenter leur possibilité d’être découvert par de nouveaux auditoires, et d’amasser davantage de données sur ceux qui choisiront leurs émissions. « C’est tellement nouveau comme approche, surtout pour une chaîne spécialisée comme nous », a indiqué Anne Sérode, directriceprincipale, stratégie et marque, pour TV5. « Ça va nous permettre des choses, comme le rattrapage en ligne, que nos propres plateformes ne nous permettent pas. Diffuser une série en rafale, par exemple, et explorer d’autres façons de fournir le contenu. Ce qu’on va apprendre là va peut-être avoir un impact sur notre stratégie sur notre propre site Web. »

Les données ne seront toutefois pas mises en commun ; Radio-Canada fournira à chacun des partenaires celles qui les concernent seulement. Selon Pierre Bélanger, le partage complet risque d’être la prochaine étape. « Pour moi, c’est un passage obligé. Si on achète un chalet ensemble, on met nos ressources en commun. Non seulement des contenus, mais des stratégies promotionnelles, de commandites, de financement, etc. Ce serait un virage significatif, et je crois qu’il va couler de source. Sinon, le but serait quoi ? D’avoir seulement une bibliothèque commune où chacun vient déposer les vidéos qu’il a faites ? »

Des discussions sont en cours avec Télé-Québec, qui pourrait s’ajouter pour une période test dès l’automne prochain, a poursuivi M. Bissonnette. TVA, de son côté, a préféré poursuivre sa stratégie jouée en proximité avec Vidéotron et Illico. Car avec plus de 380 000 clients, le Club illico témoigne du succès de son modèle de diffusion multiplateforme, a indiqué Québecor au Devoir. « Est-ce vraiment le rôle de Radio-Canada d’utiliser l’argent des contribuables afin de concurrencer les entreprises privées d’ici qui proposent des solutions innovatrices pour contrer l’impact des géants mondiaux du Web ? » a questionné l’entreprise. Les observateurs que sont Pierre Bélanger et Sylvain Lafrance, par ailleurs un ancien de Radio-Canada, estiment justement que oui.

ICI Tou.tv Extra a revampé dans la foulée ses fonctionnalités, pour personnaliser davantage l’expérience d’écoute. Un système de recommandations guidera vers des émissions susceptibles de titiller la curiosité, sans chasse gardée de diffuseurs. « À ceux qui écoutent Les Simone, illustrait le vice-président de Radio-Canada, on va suggérer Le chalet ou Trop. »

Paysage

Le geste arrive-t-il trop tard ? Sylvain Lafrance et Pierre Bélanger ne le voient pas ainsi. Au contraire, ils lèvent leur chapeau à l’initiative et au leadership que prend là Radio-Canada. La réaction était nécessaire. Michel Bissonnette nommait d’ailleurs d’entrée de jeu mardi le changement de paysage. « Les deux dernières barrières qui nous protégeaient sont tombées », disait-il. « Celle des frontières, avec l’arrivée des Netflix, Amazon, CBS All Acces, Apple, et Disney prochainement. Et la barrière linguistique tient de moins en moins, surtout chez le public plus jeune. Juste à l’automne dernier, le volume d’écoute a baissé de près de 10 % sur la télévision générale et spécialisée. L’écoute en différé est de 20 % à heure de grande écoute, 40 % pour certaines séries dramatiques. Quelque 31 % des francophones sont abonnés à Netflix ; chez les 18-34 ans, ça grimpe à 55 %. » C’est « pour ne pas échapper une génération », a répété à plusieurs reprises M. Bissonnette, dont celle qui arrive, cette génération Z qui n’aura jamais été attachée à la télévision traditionnelle, que les diffuseurs se rassemblent. En mars 2018, le nombre de branchements à ICI Tou.tv Extra a explosé à 8,6 millions. Selon des chiffres de février dernier, les 18-35 ans représentent 32 % de la clientèle (sans le détail des utilisateurs de Tou.tv ou de Tou.tv Extra).