Haro sur nos identités virtuelles post-mortem

Les proches d’un défunt peuvent être tentés parfois d’aller consulter son compte Facebook.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse Les proches d’un défunt peuvent être tentés parfois d’aller consulter son compte Facebook.

On sait généralement quand notre vie numérique commence, mais on ne sait pas toujours quand elle finira. Même si un géant comme Facebook offre la possibilité à ses membres de remplir un formulaire qui indique qui ils nomment comme légataire de leur page Facebook, et s’ils souhaitent que cette page soit détruite après leur mort, force est d’admettre que peu d’entre nous s’en préoccupent. Le réseau est donc peuplé de pages fantômes. En fait, on prévoit que Facebook aura plus de morts que de vivants sur son réseau social en 2098.

Deux étudiants de maîtrise, qui présentent des conférences cette semaine au 86e Congrès de l’Association francophone du savoir (Acfas) à Saguenay, s’intéressent à la relation que les vivants entretiennent avec les traces numériques de leurs proches qui sont morts. Thomas Blouin, étudiant de sociologie à l’Université Laval, a rencontré 16 personnes de différents âges dont un proche est mort récemment, et leur a demandé quelle est leur relation avec les traces numériques du défunt.

Les profils de ces personnes étaient variés. Certains avaient vécu la mort subite de leur proche, d’autres s’y étaient préparés depuis un certain temps. Dans les deux cas, dit Thomas Blouin, la réaction des survivants a été différente. Les personnes très proches du défunt, celles qui partagent sa vie de tous les jours, sont plus enclines à aller fouiller dans les courriels et les textos de ce dernier, que celles qui en étaient éloignées.

« Parfois, quand la mort est très récente, les proches veulent éviter de tomber sur des choses qui rappelleraient des souvenirs heureux ou malheureux. Il y en a qui ont peur de trouver de nouvelles informations. D’autres au contraire vont aller chercher du réconfort en repassant les conversations, même des conversations de tous les jours, qu’elles ont eues avec le défunt », raconte-t-il.

Certaines personnes ont fait des trouvailles qui les ont secouées ; un homme découvre du matériel pornographique sur l’ordinateur de son frère, une femme réalise que son conjoint a déclaré son amour à une autre, un fils s’aperçoit que son père, qui se montrait toujours très positif par rapport à sa maladie, en était en fait très troublé. Thomas Blouin a aussi découvert que les mots de passe, qui déverrouillent l’accès à cette vie numérique, sont souvent relativement faciles à trouver. Certaines personnes en laissent des listes, d’autres les ont donnés à des amis, ou encore les proches ont fait une démarche pour les obtenir.

Pour Thomas Blouin, les traces numériques pourraient permettre par ailleurs de vivre son deuil de façon plus intimiste et personnalisée. Sonia Trépanier, étudiante de sociologie à l’Université du Québec à Montréal, s’intéresse elle aussi aux interactivités posthumes effectuées sur les pages Facebook de personnes décédées.

Même si Facebook prévoit la signature d’une sorte de testament numérique, il faut que les survivants prouvent la mort du membre à l’aide d’un certificat de décès. « En ce moment, les gens ne réalisent pas comment nos données numériques sont un legs comme n’importe quelle autre sorte de legs », dit-elle. Certains comptes Facebook de défunts deviennent une forme de lieu de commémoration après le décès, où les gens peuvent continuer d’envoyer des messages. Ils peuvent écrire « je m’ennuie de toi », par exemple, ou envoyer des photos où le défunt figure.

Ces ajouts à une page Facebook peuvent avoir des répercussions troublantes, sous forme de notifications par exemple, sur le réseau des amis du défunt. « Je veux connaître les motivations des interactions posthumes avec Internet », dit Sonia Trépanier. Par ailleurs, il se peut que l’on trouve la page Facebook d’une personne que l’on n’a pas vue depuis longtemps sans savoir qu’elle est depuis décédée. Il arrive même que des comptes de personnes décédées soient piratés, comme en témoignait un reportage sur le sujet paru dans le quotidien britannique The Independent.