Bell Média dit prévenir

Gerry Frappier, président de Télévision francophone et RDS chez Bell Média
Photo: Source Bell Média Gerry Frappier, président de Télévision francophone et RDS chez Bell Média

Ce n’est pas la faute aux médias : c’est la faute au secteur médiatique.

Gerry Frappier, président de Télévision francophone et RDS chez Bell Média, affirme que son entreprise a procédé à une « grande restructuration » depuis des mois pour réagir aux mutations en cours dans le secteur, mais aussi pour se préparer à celles qui le frapperont bientôt.

La réorientation s’est traduite par l’élimination de centaines de postes à tous les échelons partout au pays. La chaîne RDS devient la dernière touchée.

M. Frappier a lui-même annoncé des mises à pied à la chaîne de sport lundi. Les premières rumeurs relayées par les concurrents parlaient de 70 postes éliminés d’un coup. La compagnie refuse de donner l’heure juste. Il y en aurait au moins deux fois moins à RDS, disent des sources internes.

La pire journée

« Je travaille à RDS depuis 18 ans et les employés qui sont partis [lundi], je les connais tous par leur prénom, dit M. Frappier en entrevue au Devoir. C’était la pire journée de ma carrière professionnelle et ça fait 35 ans que je travaille. Au moins, j’ai la conviction que c’est un passage douloureux mais nécessaire. Il faut qu’on soit le plus agressif possible parce que le coût du contenu ne va pas diminuer. […] Je dois donc expliquer aux employés ce qu’on fait de radical, ou en apparence radical, puisque Bell semble bien aller dans l’ensemble. Je leur donne alors des analogies et des exemples qui les aident à comprendre. »

Il cite des précédents. Les compressions dans les médias de Québecor, y compris Le Journal de Montréal après un long conflit de travail. Les mises à pied récentes à La Presse, chez TC Média, à Météo Média, etc.

« On est à l’ère ou on peut bien analyser les tendances du marché, poursuit M. Frappier. L’industrie publicitaire n’est pas en croissance. La télé traditionnelle perd du public. Et à compter de mars, les règles d’assemblage des chaînes du CRTC [le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes] seront modifiées pour donner plus de souplesse aux abonnés. C’est clair que le système n’a pas été construit comme ça. »

Il en ajoute cette fois en citant la concurrence des « Netflix de ce monde », les systèmes américains de diffusion à la demande qui ne payent ni taxes ni redevances au Canada. « Les transformations vont entraîner une baisse du volume d’abonnements en général. En plus, les jeunes s’abonnent beaucoup moins au câble que les gens de 40 à 80 ans. Comme la télé spécialisée tire le gros de ses revenus des abonnements, pas de la publicité, on voit venir les intempéries. […] On voit déjà les signaux qui nous font comprendre qu’on se doit de réagir à cause des compressions majeures de nos marges de rentabilité. »

Le salut par le contenu

Pour le président, la solution ne peut venir que du contenu le plus original possible. Selon ses statistiques, sur les 40 émissions les plus regardées des chaînes de télé spécialisées, 12 n’appartiennent pas à Bell Média et ne sont pas produites au Québec.

« Nous n’avons aucun intérêt à changer ce modèle qui fonctionne. Mais nous devons encore être capables de nous le payer. Il y a des baisses réelles et potentielles de nos revenus, alors on s’organise pour pouvoir continuer à investir dans le produit, y compris celui des productions indépendantes. »

Bell Média a acquis les chaînes télé et radio du groupe Astral à l’été 2013 pour plus de 3 milliards. Les compressions et les permutations de postes ont commencé l’été dernier dans le réseau pancanadien. Tous les niveaux hiérarchiques sont touchés, y compris le sommet.

Au Québec, le président Charles Benoît et le vice-président au contenu Mario Clément ont été remerciés, puis d’autres piliers comme Lyne Denault, de Canal Vie, ou Éric Latour, de l’information radio. M. Frappier remplace M. Benoît, tandis que Dany Meloul, des services juridiques, dirige maintenant la télé en lieu et place du très réputé M. Clément.

Déplacement vers Toronto

Des observateurs croient qu’un des effets de ces restructurations pointe vers un déplacement du centre de décision de Montréal vers Toronto. Gerry Frappier balaie ce reproche.

« Ma patronne à moi est à Toronto, dit-il. Mais mon prédécesseur, Charles Benoît, relevait de la même personne. Mario Clément, qui dépendait du président, est parti, mais son remplaçant relève de moi. Les lignes hiérarchiques n’ont pas changé pour deux miettes. Oui, il y a moins de monde. Mais comme n’importe quelle grande entreprise, on devra être plus efficaces, plus synergiques et changer nos habitudes. Autrement dit, si tu as moins d’analystes faut que tu demandes moins de rapports d’analyse. »

Sa propre nomination au sommet en fait aussi tiquer certains. Impossible de remettre en cause son dévouement pour le sport. Sa passion pour les autres thèmes des chaînes spécialisées (Z, Vrak, Super Écran…) est-elle avérée ?

« Avant de travailler en télé, j’ai travaillé dans la bière, répond le nouveau président. Avant la bière, je vendais du café et des boissons gazeuses. Moi, ma passion, à part la musique, le bon vin, les voyages et les amis, ma passion en business, c’est de bâtir. J’adore développer. Et je crois que ça se transpose. Je crois à l’idée de m’entourer de gens forts. Je suis de la vieille école de gestion qui dit qu’il faut s’entourer des meilleurs coéquipiers. »

«Oui, il y a moins de monde. Mais comme n’importe quelle grande entreprise, on devra être plus efficaces, plus synergiques et changer nos habitudes. Autrement dit, si tu as moins d’analystes faut que tu demandes moins de rapports d’analyse.»

Gerry Frappier, président de Télévision francophone et RDS chez Bell Média