«Totems»: l’espion français qui m’aimait

«Totems» séduit d’emblée par sa sobre et crédible reconstitution d’époque, sa froide palette de couleurs où dominent les bleus et gris métalliques, et son atmosphère tour à tour feutrée et anxiogène. 
Photo: Stanislav Honzik «Totems» séduit d’emblée par sa sobre et crédible reconstitution d’époque, sa froide palette de couleurs où dominent les bleus et gris métalliques, et son atmosphère tour à tour feutrée et anxiogène. 

Série française de huit épisodes de Juliette Soubrier (Les bracelets rouges) et d’Olivier Dujols (Le bureau des légendes), Totems se déroule en 1965, au moment où la France, suivant l’exemple des Russes et des Américains, s’apprête à conquérir l’espace. Or, comme dans tout bon roman de John le Carré campé en pleine guerre froide, les choses ne sont pas si simples. De fait, les Russes comptent bien profiter de l’occasion pour fomenter un programme spatial qui pourrait se révéler explosif.

Outre une faute commise par son père, laquelle apporte une tache à son dossier, Francis Mareuil (Niels Schneider, monolithique), scientifique français passionné par les étoiles depuis sa tendre enfance, mène une existence sans histoire auprès de sa femme Anne (Ana Girardot) et de leur fils, Paul (Jules Dhios Francisco). À son corps défendant, Francis est recruté comme espion par son parrain, Charles Contignet (Lambert Wilson, flegmatique).

Parachuté à Berlin, le jeune homme prend bientôt goût à son nouveau statut d’espion à la solde des services secrets français et de la CIA. D’autant plus qu’il croise le regard triste de Lyudmila Goloubeva (Vera Kolesnikova, énigmatique), pianiste virtuose contrainte de travailler pour le KGB afin de surveiller son père, le scientifique Boris Goloubev (Aleksei Guskov). Née d’une mère française, Lyudmila rêve de passer à l’Ouest. Sous le regard méfiant de Virgile (José Garcia, énergique), espion plus vulnérable qu’il ne le paraît, une relation se développe entre le Français et la Russe.

Est Ouest

 

Réalisée par Frédéric Jardin, Antoine Blossier et Jérôme Salle, Totems séduit d’emblée par sa sobre et crédible reconstitution d’époque, sa froide palette de couleurs où dominent les bleus et gris métalliques, et son atmosphère tour à tour feutrée et anxiogène. Jouant efficacement avec les codes du cinéma d’espionnage, la série se rapproche davantage de La vie des autres, de Florian Henckel von Donnersmarck, et de Tinker Tailor Soldier Spy, de Thomas Alfredson, que de James Bond.

Ne disposant pas de gadgets époustouflants et n’ayant suivi aucun entraînement pour en faire des surhommes, les espions de Totems sont plus souvent affairés à déchiffrer des documents secrets, à écouter des conversations téléphoniques ou à se faire passer pour des alliés que de courir sur le terrain. Et lorsqu’ils le font, on sent la peur qui les prend au ventre. Si humains soient-ils, après les trois épisodes dévoilés à la presse, aucun des espions, si ce n’est Virgile, dont le lourd passé suscite la curiosité, et aucun autre personnage, à l’exception du scientifique russe complètement dépassé par les événements, ne s’avère attachant.

Comble de malheur, l’histoire d’amour, qui prend dangereusement le pas sur l’intrigue principale, paraît trop artificielle et soudaine pour qu’on s’y intéresse. Il faut dire que la chimie opère peu entre Niels Schneider et Vera Kolesnikova. Du côté soviétique, on n’est pas loin des clichés rencontrés dans le cinéma américain. Tous affichent une mine patibulaire et semblent prêts à torturer tout individu venant de l’autre côté du rideau de fer. Face à cette belliqueuse conquête de l’espace, où tous les coups sont permis, on ne peut s’empêcher d’établir des liens avec la situation actuelle en Russie, la nostalgie soviétique de Poutine et la menace d’une troisième guerre mondiale.

Condition féminine

 

Parallèlement aux activités de Francis Mareuil, qui l’amèneront notamment en Algérie — l’ambitieuse série ne lésine pas sur les moyens pour tenir le spectateur captif —, Totems s’attache au sort d’Anne, sa femme qui ignore tout de sa nouvelle réalité. Demeurée à Paris, Anne doit aider une jeune femme à se faire avorter. Rappelons qu’à cette époque, quelques années avant ce que Françoise Giroud appelait la « parenthèse enchantée », la pilule contraceptive n’est pas autorisée et l’avortement est illégal. Comme toute bonne ménagère gérant le budget familial, Anne n’a même pas le droit de retirer quelques francs à la banque sans la signature de son mari.

Derrière ses apparences d’intrigue domestique, l’histoire d’Anne souligne le décalage entre cette époque se voulant révolutionnaire et une réalité réactionnaire. Tandis que des hommes mystérieux se prétendant amis débarquent à un moment où Anne et sa protégée sont en danger, on devine que les intrigues de Totems se complexifieront davantage. Et qu’Anne pourrait s’avérer une héroïne plus convaincante que Lyudmila.

Totems 

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