Raed Hammoud et le nouveau visage du Québec

Raed Hammoud prend la route du Québec pour rencontrer celles et ceux qui lui donnent un nouveau visage.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Raed Hammoud prend la route du Québec pour rencontrer celles et ceux qui lui donnent un nouveau visage.

Pour qui connaît la trajectoire de Raed Hammoud, le qualifier de grand voyageur ressemble à un euphémisme. De par ces multiples passions et professions, de journaliste à chroniqueur en passant par recherchiste et auteur-compositeur-interprète (mieux connu sous le nom de Sael), ce Libanais d’origine ayant grandi au Niger avant de s’établir au Québec avec sa famille ne semble jamais tenir en place.

Comme beaucoup de globe-trotteurs constamment attirés par l’ailleurs et le lointain, Raed Hammoud affichait une méconnaissance du territoire québécois. Avec un brin d’ironie, on pourrait dire que son intégration est parfaitement réussie, car les deux dernières années de pandémie ont bien révélé que de nombreux Québécois n’avaient jamais mis les pieds en Gaspésie ou sur la Côte-Nord.

Questionnaire de souche

Dans Immigrants de souche, Raed Hammoud pose quelques questions récurrentes aux participants de la série. Le Devoir l’a soumis au même questionnaire.

 

Vous souvenez-vous de la journée de votre arrivée au Québec ?

 

 

R.H. C’était en 1997, j’avais 9 ans : je suis le plus jeune de la famille et j’ai toujours été un peu con ! [rires] Nous devions faire escale à New York avant d’arriver à Montréal. Je suis descendu de l’avion et j’ai embrassé le sol ! Mon père a beaucoup rigolé. Sinon, c’était l’été, et j’ai tout aimé, car ça ressemblait à la vision de l’Amérique que je voyais dans les films et à la télévision, avec son fast-food, par exemple.

 

Qu’est-ce qui fut le plus difficile ?

 

 

R.H. D’être loin de mon père pendant certains mois parce qu’il devait aller en Afrique pour affaires, surtout en hiver. J’étais aussi loin de mon oncle qui vivait au Niger, de même que de mes cousins et cousines établis au Bénin et au Togo. En fait, personne de ma famille élargie ne vivait ici. Heureusement, ma mère m’a inscrit à une foule d’activités, dont le hockey, ce qui m’a beaucoup aidé à socialiser.

 

Quels conseils donneriez-vous aux gens qui veulent immigrer ici ?

 

 

R.H. De venir avec beaucoup d’ouverture, de goûter au maximum à tout ce que le Québec a à offrir. Pour ma part, je regrette de ne pas avoir découvert plus tôt… le chalet ! Quand j’ai mis les pieds la première fois dans un chalet, j’ai compris pourquoi tout le monde me parlait de ça. Nous, on avait visité Niagara Falls, Ottawa, New York, etc. Alors, mordez à pleines dents dans les régions, allez au-delà des villes, découvrez une nature qui pourrait vous rappeler la vôtre. Le Québec, ce n’est pas juste Montréal.

Avant que l’apparition de la COVID-19 ne vienne bousculer les plans et les projets de la planète entière, celui que plusieurs ont connu grâce aux bouleversants documentaires T’es où, Youssef ? et Les poussières de Daech se préparait à retourner en Afrique pour une série télévisée destinée à TV5. Devant le grand vide créé par la pandémie, et sous l’impulsion de son producteur, Vincent Gourd, un autre voyage a pris forme, vers le Québec des régions cette fois. Certains coins paraissaient d’ailleurs plutôt exotiques, comme Lebel-sur-Quévillon, Piopolis, Carleton-sur-Mer ou encore Percé. Car, oui, Raed Hammoud n’avait jamais mis les pieds en Gaspésie, mais ce qu’il y a découvert en allant à la rencontre de néo-Québécois pour sa nouvelle série, Immigrants de souche, va sûrement l’inciter à y retourner.

Courroie de transmission

 

Si le concept est vaguement inspiré d’United Shades of America, diffusée sur CNN, une série où le comédien W. Kamau Bell parcourt les quatre coins des États-Unis, particulièrement les zones de tensions sociales, pour amorcer un dialogue avec des gens peu habitués à s’asseoir à une même table, Immigrants de souche ne se veut pas aussi clivante. D’après ce qui émane des trois épisodes que Le Devoir a pu visionner, le ton est davantage bienveillant, le cadre est enchanteur et les personnes invitées à témoigner sont des modèles inspirants. Avec un peu d’imagination, on pourrait penser qu’on est devant une variation de La petite séduction…

« Les vedettes de cette série, et c’est le choix qu’on a fait, ce sont ces immigrants qui ont pris la décision d’aller s’établir loin des grands centres urbains, souligne Raed Hammoud. Je ne joue pas à l’animateur. Je suis plutôt la courroie de transmission pour leur permettre de raconter leur parcours, réussi sur beaucoup d’aspects. » Premier constat surprenant pour le non-animateur : leur connaissance fine du Québec, souvent plus grande que celle de bien des citadins n’ayant peu ou pas de curiosité envers ce qui sort de leur carré de béton et d’asphalte.

Curiosité sincère

 

Immigrants de souche sent bon le vent du large, les forêts à perte de vue, l’air salin, et a parfois un parfum du bout du monde. Autant de beauté qu’embrassent ces gens qui se confient avec beaucoup de candeur et d’émotion à un Raed Hammoud qui n’a rien d’un gentleman-farmer… et qui ne fait rien pour le camoufler ! « Il y avait beaucoup de premières fois [dont chez le maraîcher Edem Ademgo à East Farham, où Hammoud a droit à une initiation rapide et amusante], ce qui ne me donnait pas un air blasé ! Ils ont compris que je ne venais pas vers eux guidé par un esprit voyeuriste, mais avec la volonté de les comprendre », dit-il avec conviction.

Ils ont également dû sentir son immense admiration en comparant leur intégration à la sienne et à celle de sa famille. « Nous étions des immigrants choisis, nous avions quelques contacts, nous parlions français, et ce changement de vie fut assez difficile à vivre. Alors, arriver dans un milieu où l’on ne connaît personne, ou encore la langue… »

Si l’on se fie à la belle assurance d’Edem lorsqu’il s’adresse à ses employés et à ses fournisseurs ; à la sérénité qui émane de Mustapha lorsqu’il contemple la baie des Chaleurs ; au sourire craquant de Spomenka, originaire de l’ex-Yougoslavie, arrivée ici après la désintégration violente de son pays dans les années 1990, l’arrimage avec la société québécoise semble couler de source. En moins de 30 minutes, il est forcément difficile d’encapsuler toute l’existence de celles et ceux qui ont parfois tout perdu pour se reconstruire ailleurs, hantés par les démons du passé, ou ces proches maintenant si loin.

N’y a-t-il pas une part d’angélisme dans leurs récits ? Sans aucun doute, et Raed Hammoud reconnaît que, pendant les deux jours de tournage consacrés à chaque protagoniste de la série, il se permettait de les questionner sur leurs rapports avec les autres « de souche ». Si les protagonistes évoquent avec pudeur quelques accrochages ici et là, certains de leurs amis font preuve d’une plus grande franchise sur l’étroitesse d’esprit de leurs concitoyens, notamment dans l’épisode avec Spomenka. Mais peu importe le milieu, ici comme ailleurs, la différence crée souvent de l’inconfort, et parfois pire. « Mes parents m’ont toujours dit : il n’y a pas de couleur et pas de race, que les bons et les cons. Cela dit, il y aura toujours des bougons pour dire des conneries, des islamophobes, mais les gens de la série ne veulent pas donner une mauvaise image d’eux-mêmes, de leur région et du Québec qui leur a tant donné. »

Dans Immigrants de souche, les citoyens venus d’ailleurs, merveilleusement intégrés au tissu social d’ici, nous font cadeau de leurs écueils, de leurs exploits, de leurs espoirs déçus, et parfois de leurs larmes. Mine de rien, ils deviennent ambassadeurs d’un coin de pays qu’à une autre époque ils n’auraient jamais pu pointer sur une carte géographique.


Immigrants de souche

Série documentaire en 13 épisodes diffusée sur TV5 à partir du mardi 3 mai à 20 h et disponible gratuitement sur le site TV5Unis.



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