Une escouade d’adeptes en deuil de «District 31»

L'émission «District 31» avec Vincent-Guillaume Otis, Gildor Roy et Michel Charette dans un épisode de l'automne 2021
Photo: Karl Jessy L'émission «District 31» avec Vincent-Guillaume Otis, Gildor Roy et Michel Charette dans un épisode de l'automne 2021

Le cœur brisé, parfois en larmes, les adeptes de la série District 31 ont dû faire leurs adieux jeudi soir à l’équipe du commandant Chiasson, dont ils suivaient assidûment les aventures depuis six ans. Mais en plus de faire le deuil de leur série préférée, certains doivent aussi tirer un trait sur la communauté de passionnés avec qui ils échangeaient théories et moments marquants sur les réseaux sociaux.

« C’est crève-cœur de voir que ça s’arrête. Ça me fait mal dans l’estomac de comprendre que ça ne reviendra pas, c’est vraiment la fin », laisse tomber au téléphone Daniel Jean, attrapé quelques minutes après la diffusion de la grande finale. « Ç’a été un très bel épisode, un incroyable au revoir aux téléspectateurs. […] C’était souffrant tellement c’était touchant », poursuit-il, encore ému, avouant avoir versé quelques larmes.

Fidèle de la première heure, l’homme de 45 ans n’a manqué aucun épisode de la populaire série policière radio-canadienne. Depuis six ans, chaque soir, il s’installe devant sa télévision à 19 h tapantes pour suivre l’intrigue tissée par Luc Dionne. « Chaque fois, c’est comme si la Terre arrêtait de tourner. C’est juste moi, ma copine et District 31. Pas de téléphone, pas d’ordinateur pour nous déconcentrer », précise-t-il.

Lorsque la production a annoncé en mars que la sixième saison serait la dernière, Daniel Jean a vécu un « coup dur ». « On s’attache vite aux personnages, on s’identifie même à certains, confie-t-il. Sans parler des intrigues, qu’on adore, on en veut toujours plus. »

Il tente depuis de faire tranquillement son deuil, même si la phase de l’acceptation lui paraît encore très loin. « Lundi prochain, je recommence la série du début. Je vais écouter un épisode chaque soir, à 19 h, comme avant. » Serait-ce du déni ? Non, de la nostalgie, soutient-il.

C’est normal de ressentir un vide, de la tristesse — ou même une forme de deuil — vis-à-vis des personnages fictifs, souligne Stéfany Boisvert, professeure à l’École des médias de l’UQAM. Encore plus lorsqu’ils font partie d’une émission quotidienne diffusée depuis plusieurs années. « Les téléspectateurs développent un attachement, un sentiment de proximité avec ceux qu’ils voient évoluer chaque jour sur leur écran, note-t-elle. Ils vont parfois passer plus de temps en contact avec ces personnages qu’avec leur propre famille ou leurs amis. »

Un esprit de communauté

 

Le sentiment de vide est d’autant plus grand chez ceux qui ont fait de la série un élément central de leur socialisation, estime Mme Boisvert.

« Ce n’est pas nouveau : on aime regarder la télévision, mais on aime surtout en parler. Avant, c’était autour de la machine à café. Aujourd’hui, c’est sur les réseaux sociaux. On voit des communautés se créer en ligne, où naissent de réelles amitiés. […] C’est ça aussi qu’on retire soudainement aux fans de District 31 qui ont été particulièrement actifs et impliqués émotivement dans ces réseaux », relève la professeure.

District 31 bénéficie en effet d’une importante communauté sur le Web. La page Facebook officielle de la série compte plus de 268 000 abonnés, et plus d’une dizaine de groupes de discussion privés ont vu le jour sur le réseau social ces dernières années. Des milliers de membres y ont adhéré pour commenter en direct la série, échanger leurs théories ou indiquer leurs coups de cœur et leurs coups de gueule.

S’il aime regarder l’émission dans le calme avec sa copine, Daniel Jean s’empresse ensuite de prolonger la discussion sur les réseaux sociaux. En juillet 2019, il a même créé son propre groupe Facebook pour rassembler des passionnés de partout au Québec. Le « Club District 31 » compte aujourd’hui près de 5000 membres.

« Ça va faire un vide de ne plus échanger autant. C’était l’fun de partager ma passion avec d’autres mordus de la série, de réfléchir ensemble à la suite des épisodes », reconnaît celui qui s’est d’ailleurs fait plusieurs amis grâce à cette communauté en ligne. Il pense transformer son groupe en une page hommage où les nostalgiques seront toujours les bienvenus.

Christiane Collerette Brisebois et son mari, Gilles Brisebois, appréhendent aussi l’après-District 31. Non seulement parce qu’ils adorent la série, mais aussi parce qu’ils sont modérateurs non pas d’un, mais de deux groupes Facebook voués à la série, dont l’un rassemble pas moins de 93 000 personnes.

« Je me demande quelle va être la réaction des fans sur nos pages. Vont-ils arrêter de nous écrire complètement ? Ça me préoccupe », reconnaît Gilles. Le retraité de 72 ans confie passer des heures à lire et à modérer les publications chaque jour. « C’est presque une job à temps plein. Ça m’occupe », lance-t-il.

« Je vais m’ennuyer des échanges qu’on pouvait avoir avec les membres. Luc Dionne nous emmène tellement sur des pistes bizarres que ça aidait d’en discuter tous ensemble, de donner nos théories, ajoute Christiane, 70 ans. […] En même temps, ça va peut-être me donner plus de temps pour mon tricot », lance-t-elle en riant.

Pour l’instant, il n’est pas question de supprimer les groupes. Le couple envisage aussi de les transformer en lieux d’échanges pour ceux qui ne sont pas prêts à décrocher. Gilles Brisebois caresse même l’idée de créer un autre groupe sur une autre série.

Qui sait, l’émission quotidienne qui remplacera District 31 cet automne — mettant en vedette Suzanne Clément — connaîtra peut-être le même succès.

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