«Être famille d’accueil»: quand cette maison n’est pas la leur

Nancy Audet est aujourd’hui le cœur et l’âme d’une série en dix épisodes cherchant à déconstruire bien des préjugés à l’égard de la DPJ, et surtout des familles d’accueil.
Photo: Julien Cadena Le Devoir Nancy Audet est aujourd’hui le cœur et l’âme d’une série en dix épisodes cherchant à déconstruire bien des préjugés à l’égard de la DPJ, et surtout des familles d’accueil.

Dans le premier des dix épisodes de la série documentaire Être famille d’accueil, Nancy Audet déambule au milieu d’un petit village de l’Abitibi-Témiscamingue scindé par une route principale, là où le temps semble suspendu. On pourrait même qualifier le lieu de « tranquille et sans histoire ».

Pour beaucoup de gens, sans doute, mais pour l’ancienne journaliste sportive du réseau TVA, l’endroit est chargéde mauvais souvenirs, rempli de cris, de larmes et d’agressions de toutes sortes. D’où ce petit tour de force obtenu par Mathieu Vachon, coréalisateur de la série avec Isabelle Tincler, d’avoir persuadé Nancy Audet de se prêter à cette puissante introduction. Car son enfance et son adolescence furent marquées au fer rougepar une mère qui l’a détestée dès l’accouchement et ne s’est jamais privée de lui faire savoir. Tous les moyens lui semblaient permis : l’enfermer dans sa chambre, la frapper, l’humilier devant la fratrie ou le voisinage, la confier à un prédateur sexuel alors que les drapeaux rouges s’agitaient de toutes parts.

Nancy Audet relate cela avec une franchise désarmante dans Plus jamais la honte. Le parcours improbable d’une petite poquée (Éditions de l’Homme), récit bouleversant, choquant d’une enfant victime de maltraitance, victime aussi des silences plus ou moins complices de l’entourage. Certains ont bien tenté de lui porter secours, d’autres ont détourné le regard. « Beaucoup de gens du village ont lu le livre », souligne Nancy Audet en entrevue dans les bureaux de Sphère Média, qui a produit la série Être famille d’accueil. « Beaucoup d’autres ont préféré ne pas le lire, et c’est très correct. Pour certaines personnes, ça peut être confrontant ; un jour, si elles sont prêtes… »

Raconter pour conscientiser

Depuis quelques années, la journaliste qui a également travaillé à Radio-Canada est prête à raconter son histoire à qui veut bien la lire ou l’entendre, fortement secouée par la mort tragique de la fillette de Granby en avril 2019. Car Nancy Audet a connu aussi le désarroi des enfants pris en charge par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), le sentiment d’arriver trop vite au milieu d’une famille d’accueil et dans une maison qui n’est pas la leur. Mais tout au long de ce parcours chaotique, douloureux, elle se souvient de chaque main tendue, de chaque mot d’encouragement et de chaque enseignant, voisin, amie ou entraîneur qui a su percevoir la détresse derrière sa façade de petite fille turbulente et effrayée.

Pas étonnant qu’elle soit aujourd’hui le cœur et l’âme d’une série en dix épisodes cherchant à déconstruire bien des préjugés à l’égard de la DPJ, et surtout des familles d’accueil. Et même en se dévoilant autant sur le plan personnel, la démarche n’a rien de thérapeutique, tient-elle à préciser. « Mon histoire, je veux la transformer en outil de conscientisation. Car il y a une méconnaissance énorme des séquelles que subissent les enfants au Québec en 2021. Il suffit de lire le dernier rapport de la DPJ, qui me fait mal : 118 000 signalements, 47 000 retenus parce que l’on craint pour l’intégrité des enfants. Et 25 % des cas concernent des violences corporelles. Il faut en parler, et trouver des solutions. J’ai d’ailleurs la conviction que les solutions profondes ne viendront peut-être pas de l’État, mais de la communauté. »

Or, l’État a encore son mot à dire, et surtout une importance capitale, reconnaît Nancy Audet. « Après la commission Laurent, l’ampleur de la tâche est énorme pour le gouvernement Legault, et il ne faut pas attendre. Les centaines de pages de recommandations du rapport de la Commission montrent à quel point il y a une culture à changer et une désorganisation àrégler », s’alarme la marraine des enfants de la DPJ pour la Fondation du Centre jeunesse de Montréal.

Le travail pourrait selon elle se composer d’une foule de petites choses capables de changer réellement les choses, comme ce programme de soutien à l’emploi de l’Union des municipalités du Québec destiné aux jeunes de la DPJ. « Il connaît beaucoup de succès, car les jeunes ne trouvent pas seulement un emploi décent avec un salaire décent, mais un réseau et de l’autonomie. Pour quelqu’un qui n’a pas de famille, ça change tout. »

Parfois aussi, c’est la famille d’accueil qui change la donne, d’où la mission de Nancy Audet dans la série d’aller à la rencontre de gens qui ouvrent leur porte, et surtout leur cœur, à des « poqués » comme elle le fut. « Leur capacité d’adaptation m’impressionne », dit-elle avec sincérité, et à la lumière du premier épisode, on la croit sur parole. Des garçons et des filles de tous les âges débarquent souvent avec un bagage émotionnel bien plus lourd que leurs valises, et les apprivoiser demande tact et patience, la famille ignorant parfois les origines de leurs peurs, de leur agressivité ou de leur refus complet de s’ouvrir aux autres. En particulier aux adultes, eux qui les ont si souvent trahis avant d’entrer dans le système de la DPJ.

Par contre, n’est pas famille d’accueil qui veut ! Même si elles se font rares alors que les besoins sont criants, les critères d’évaluation demeurent particulièrement sévères. « Monconjoint et moi, nous voudrions être famille d’accueil, souligne cette jeune maman, mais nous ne respectons pas les exigences de la maison, trop petite. Être famille d’accueil, c’est un choix de vie qui exige beaucoup de sacrifices. Tu ne peux même pas faire garder cet enfant par n’importe qui : une enquête est faite sur toi, ton entourage, ton employeur, etc. »

Pourtant, en 1983, contre toute logique, la mère de Nancy Audet le fut pendant trois ans. « À l’époque, tu téléphonais le matin pour dire ton intérêt, et des enfants arrivaient chez vous le soir ; j’exagère à peine. Il y a eu beaucoup d’histoires d’horreur, et plein de gens l’ont fait pour de mauvaises raisons. Ma mère avait un casier judiciaire… Aujourd’hui, elle serait refusée, mais nous sommes tombés dans l’excès inverse. »

Journaliste un jour, journaliste toujours ?

Après des études en journalisme à l’Université d’Ottawa et à la Sorbonne, Nancy Audet a mené sa carrière tambour battant, pendant 18 ans. Le journalisme sportif était pour ainsi dire toute sa vie… et peu près la seule chose qu’elle faisait dans la vie ! « J’étais au téléphone à 7 h 30, tout comme à 23 h, constamment à la recherche de primeurs, habitée par l’impression que j’avais toujours quelque chose à me prouver. » Celle qui fut longtemps rivée à tous les matchs du Canadien, du Club de foot Montréal, des Alouettes, sans compter la boxe et le tennis, se dit en ce moment « en sevrage ». Revenir bientôt à ce métier qui la passionne encore ? « Ça serait comme revenir auprès d’un ex avec qui j’ai eu une relation toxique ! »

Mais ce métier, elle ne l’a pas tout à fait quitté puisqu’elle est devenue chroniqueuse pour les émissions Dans les médias, à Télé-Québec, et Planète techno, à ICI Explora, sans compter d’autres projets de séries documentaires dont elle ne veut pas parler pour le moment. Par contre, Nancy Audet n’a pas l’intention d’arrêter son combat ni de se taire sur l’importance de réformer la DPJ, sur la nécessité de prendre soin des familles d’accueil, et encore plus des enfants mal-aimés. Après la honte, place à l’espoir, et à l’action.

 

Être famille d’accueil

Moi et cie, dès le 27 octobre, 20 h

À voir en vidéo