Michel Barrette raconte le déluge du Saguenay

Michel Barrette devant la fameuse petite maison blanche qui a survécu au déluge du Saguenay. Elle a été transformée en musée.
Photo: Historia Michel Barrette devant la fameuse petite maison blanche qui a survécu au déluge du Saguenay. Elle a été transformée en musée.

Le 25 août 1996, un mois après le déluge du Saguenay, Michel Barrette s’apprête à monter sur la scène du Centre Molson pour un spectacle-bénéfice, De concert avec le Saguenay, diffusé en direct à Radio-Canada, TVA, TQS, Télé-Québec et TV5. Envahi par une panique inhabituelle, l’animateur passe un coup de fil à sa mère. « Elle m’a dit : “Calme-toi, tu vas bien faire ça”. Mais elle m’a aussi dit : “On. Ne. Fait. Pas. Pitié. Je ne veux pas d’affaires larmoyantes, viens pas nous faire brailler. On ne fait pas pitié. On est solides”. »

Solides. Solidaires. Soudés. Unis. Des mots qui émaillent les propos de tous les intervenants — premiers répondants, bénévoles, politiciens, victimes — que rencontre l’humoriste dans Le déluge du Saguenay : une tragédie humaine, un grand reportage d’Historia soulignant les 25 ans de ces inondations sans précédent qui, du 19 au 21 juillet 1996, ont ravagé non seulement le Saguenay–Lac-Saint-Jean, mais aussi la Côte-Nord, Charlevoix, et la Haute-Mauricie.

Michel Barrette repense à l’inquiétude dans la voix de son père qui, au bout du fil, lui décrivait la situation, s’aggravant d’heure en heure. « J’étais bouleversé, parce que je connais ces rues-là, ces maisons-là, ces quartiers-là. » Le domicile de ses parents sera épargné, mais des pans entiers de Chicoutimi, Jonquière, La Baie, Laterrière et Ferland-et-Boilleau n’auront pas la même chance. Dix personnes mourront.

Je vais me permettre d’être un peu chauvin. Quand on vit en ville, on connaît peut-être moins ses voisins, mais dans une région comme l’Abitibi, la Gaspésie ou le Saguenay–Lac-Saint-Jean, on vit tous ensemble, pour vrai, au quotidien. On est soudés, dans le bonheur, mais aussi dans le malheur. Et c’est dans le malheur que la fierté régionale prend le dessus.

Un quart de siècle après la catastrophe qui a secoué cette région dont il compte parmi les plus fervents et fidèles ambassadeurs, Michel Barrette continue de répondre à l’exhortation de sa mère : ne surtout pas sortir les violons. Sans minimiser la douleur vécue par tous les Saguenéens, le docutélé célèbre essentiellement la force avec laquelle les Bleuets, à l’instar de l’emblématique petite maison blanche, sont demeurés debout.

« Je vais me permettre d’être un peu chauvin », prévient l’intarissable conteur de 64 ans, qui nous parle cet avant-midi-là en direct de son tracteur à pelouse, depuis sa résidence en Beauce. « Quand on vit en ville, on connaît peut-être moins ses voisins, mais dans une région comme l’Abitibi, la Gaspésie ou le Saguenay–Lac-Saint-Jean, on vit tous ensemble, pour vrai, au quotidien. On est soudés, dans le bonheur, mais aussi dans le malheur. Et c’est dans le malheur que la fierté régionale prend le dessus. Quand survient quelque chose de dramatique, on le vit de la même manière que lorsqu’on fête tous ensemble : au coude-à-coude. »

Le vrai Michel

Michel Barrette n’a jamais revu ne serait-ce que cinq minutes du spectacle-bénéfice De concert avec le Saguenay,dont il a tenu la barre pendant pas moins de quatre heures vingt-six minutes. « Je ne suis pas capable de regarder ça. Ça me rend trop ému. » Sous les projecteurs du Centre Molson se présente bénévolement ce samedi-là le tout Québec culturel, d’Yvon Deschamps à Véronique Cloutier en passant par Dédé Fortin (dans une performance explosive de Passe-moi la puck). Le journaliste évoque quelques-uns des meilleurs moments de cet émouvant happening, qu’il a récemment revu sur YouTube. Son animateur, lui, ne se souvient de rien, ou presque.

« Je peux te raconter ce que je faisais le 6 juillet 1974, mais ce soir-là, mon cerveau a fait une pause. C’était trop de stress, trop d’émotions. Je n’ai emmagasiné aucune image. » Au bout du fil, un temps. Notre interlocuteur fouille sa mémoire. « Est-ce que j’ai fait la joke sur la SQ qui donnait des contraventions aux maisons qui descendaient le Saguenay trop vite ? » demande-t-il, inquiet, bien qu’il ne devrait pas l’être, tant cette blague, et quelques autres du même genre, ont été bien reçues par les 12 000 personnes présentes.

Photo: Historia

L’animation de cet événement, ainsi que son engagement de la première heure au soutien des sinistrés, aura comme bénéfice collatéral d’infléchir pour le mieux l’image de l’humoriste. En décembre 1993, Michel Barrette accroche le béret lesté d’épinglettes de son personnage de Roland Hi ! Ha ! Tremblay. « Mais à peine trois ans plus tard, dans la perception des gens, il était encore là, le bonhomme pas de dents. Hi ! Ha ! avait été très populaire et au plan de la crédibilité, j’en payais le prix. Ce soir-là, c’était une des premières fois qu’on voyait l’homme en dessous du personnage, le gars qui aime vraiment sa région, qui aime vraiment le monde. »

Même si le passage du temps, et le ton congratulateur qu’emprunteLe déluge du Saguenay : une tragédie humaine, embellit sans doute un peu le portrait, le reportage de soixante minutes rappelle à notre souvenir un Québec d’une générosité inébranlable. Michel Barrette a-t-il reconnu ces mêmes élans du cœur chez ses concitoyens depuis le début de la pandémie de COVID-19, une tragédie d’une nature différente que celle du déluge, mais une tragédie quand même ?

« J’aimerais vous répondre que oui, mais quand j’entends des débats violents sur la vaccination, je me dis que non. S’il y avait eu les réseaux sociaux, je n’ose pas imaginer ce qu’on aurait écrit sur le déluge. Je ne comprends pas qu’aujourd’hui, face à une autre tragédie, ce ne soit pas tout le monde qui pose les gestes qu’il faut poser. On peut parfois ne pas être d’accord, on peut soulever des questions, mais ce que je vois, c’est un Québec divisé, et ça m’inquiète. J’espère que si une tragédie comme le déluge devait se produire à nouveau, on oublierait l’Internet pis ces niaiseries-là pour se dire : soyons donc solidaires. »

Finie, la tournée ?

Michel Barrette célébrera en 2023 ses 40 ans de carrière, ce qui en fait l’humoriste québécois toujours actif revendiquant la plus importante longévité. Il entendait mettre fin à sa douzième et ultime tournée, L’humour de ma vie, au même moment, mais se dédit (un peu) aujourd’hui : il terminera sa tournée lorsque les diffuseurs cesseront de lui réclamer des supplémentaires. « Même si tout le monde, y compris ma blonde, se tord de rire quand je dis ça, je ne vais pas écrire de nouveau show, ça, c’est sûr. »

Mais Michel Barrette ne compte pas déserter la scène pour autant. Il tombait récemment, en zappant, sur une conférence télévisée de Gilles Vigneault, qui répondait aux questions d’étudiants dans un auditorium d’université. « C’est ce que j’aimerais faire : raconter, répondre à des questions, sans la prétention de faire rire, mais peut-être juste avec la prétention d’être intéressant. Ça me permettrait de faire ce que j’aime le plus, raconter, mais ça m’enlèverait le stress de l’écriture humoristique à tout prix. Je ne monterais pas sur scène en me disant “il faut qu’on rie tout le temps.” Je partagerais, simplement. »

Le déluge du Saguenay: une tragédie humaine 

Historia, le 17 juillet, 21 h



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