Musique et photographie, le meilleur angle

Baron Wolman devant une de ses photos de George Harrison. «On était avec le
Photo: PBS Baron Wolman devant une de ses photos de George Harrison. «On était avec le "band", résume le photographe, avec la tranquille assurance du gars qui a tout vu et tout capté. On n’était pas voyeurs, on était là, tout simplement.»

Les trois premières chansons, pas de flash. C’est la formule consacrée, la règle pour la plupart des concerts, qu’il s’agisse d’un St-Denis, de La Tulipe ou du Centre Bell. C’est la dimension de la fenêtre, le cadrage obligé pour les photographes. À tout le moins, ce l’était, du temps qu’on allait voir un Roger Waters, une Billie Eilish ou Les Trois Accords en première médiatique. Il n’en avait pas toujours été ainsi.

Dans la deuxième des six heures de l’extraordinaire série documentaireIcon : Music Through the Lens, on pose la question à des photographes, grands anciens célébrés (Baron Wolman, Bob Gruen) et déjà légendaires jeunes gens (Pooneh Ghana, Rachael Wright). Il y a autant de réponses que de répondants, Bowie ici, Abba là, mais c’est le photographe britannique Ross Halfin qui semble tenir le bon bout : « C’est Geddy Lee, de Rush, qui l’a exigé le premier. Il a d’abord dit : “First three songs with flash… then no flash.” » Ça dérangeait monsieur. Pouvoir choisir, disent-ils tous, cesont les trois dernières chansons qu’on aurait dû garder.

De l’ère libre aux années encadrées

Le sujet n’est pas anecdotique. Dans les spectacles comme dans les sessions de photos pour les pochettes ou les premières pages des magazines, il y a un point de rupture, vers la fin des années 1970, la proverbiale décennie de tous les excès. Trop, c’était trop. Trop de photographes agglutinés à l’avant-scène, trop de fans piétinés, trop de rock stars incontrôlables, trop de Jack Daniel’s à même le goulot, trop de tout. Les photos montrent ça aussi. Pas le choix, fallait exercer un meilleur contrôle. Encadrer l’industrie, contrôler l’image. Limiter.

Photo: PBS La photographe Jill Furmanovsky devant une de ses photos de Charlie Watts

Chaque heure de la série en arrive là, qu’il s’agisse de raconter la petite histoire de grandissimes photos (« On Camera »), de l’évolution de la pochette de disque et de ses décantations promotionnelles (« On The Record ») ou de l’entrée dans les galeries d’art et des ventes aux enchères publiques de tirages originaux d’images mythiques (« On The Wall ») : il y a un âge d’or pleinement libre de mouvement, puis une double mainmise :celle du grand commerce et, corollaire, celle de la mise en marché du produit. « Les photos iconiques d’artistes sur scène sont en voie de disparition », décrète Graham Nash, rock star et notable photographe lui-même.

Invisibles et omniprésents

Forcément, on plonge avec délectation dans le récit des années d’avant, quand un Henry Diltz était tellement copain-copain avec les Doors et autre Crosby, Stills & Nash qu’on ne le voyait plus, invisible parce qu’omniprésent. « On était avec le band, résume Baron Wolman, avec la tranquille assurance du gars qui a tout vu et tout capté. On n’était pas voyeurs, on était là, tout simplement. » Il faut voir la planche-contact où Lou Reed, sur scène, s’injecte de l’héro. Le photographe Michael Zagaris rigole en douce : « Je lui ai montré la planche le lendemain, pour le rassurer. Il a souri et m’a demandé des agrandissements. »

L’effet du documentaire est paradoxal : il y a peu ou pas de métrages en action, et pourtant ça bouge tout le temps. Il manque presque toujours le son correspondant aux photos, et pourtant, dans le segment consacré aux punks du CBGB’s, ça défonce les tympans. « It’s got the motion and the emotion », explique Neil Preston : rime intraduisible. Les gros plans de Johnny Cash par feu Jim Marshall, derrière la scène dans les prisons de San Quentin et de Fulsom, parlent plus fort que les chansons pourtant incendiaires de l’homme en noir. Surtout la photo où Johnny, grimaçant, rageur, fait aux geôliers un doigt d’honneur. Rock’n’roll attitude : tout est dit.

Icon: Music Through the Lens

★★★★ 1/2

PBS, les vendredis du 16 juillet au 6 août, 21 h



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