«Gossip Girl»: redéfinir les codes, une fois de plus

Dans la nouvelle mouture de «Gossip Girl», on retrouvera l’école privée de l’élite new-yorkaise, tout comme les fameuses marches du Met. Toutefois, ce n’est pas Blair et Serena qui y seront assises, mais plutôt une toute nouvelle brochette d’étudiants, dont la délurée Julien (Jordan Alexander) et la timide Zoya (Whitney Peak).
Photo: © 2021 Bell Media Tous droits réservés. Dans la nouvelle mouture de «Gossip Girl», on retrouvera l’école privée de l’élite new-yorkaise, tout comme les fameuses marches du Met. Toutefois, ce n’est pas Blair et Serena qui y seront assises, mais plutôt une toute nouvelle brochette d’étudiants, dont la délurée Julien (Jordan Alexander) et la timide Zoya (Whitney Peak).

Créée et écrite par un trio qui travaillait déjà sur la production originale il y a 14 ans (Josh Schwartz, Stephanie Savage et Joshua Safran), la nouvelle mouture de Gossip Girl sera campée dans le même univers narratif que la première version. On retrouvera ainsi l’école privée de l’élite new-yorkaise, tout comme les fameuses marches du Metropolitan Museum of Arts. Toutefois, ce n’est pas Blair et Serena qui y seront assises, mais plutôt une toute nouvelle brochette d’étudiants, dont la délurée Julien Calloway (Jordan Alexander) et la timide Zoya Lott (Whitney Peak).

Autre changement marqué par la génération actuelle : les rumeurs ne seront plus lancées sur un blogue, mais bien sur Instagram par Gossip Girl (voix de Kristen Bell, qui était de la version originale). Le Web prend néanmoins toujours une place aussi prépondérante dans la série, qui s’était d’ailleurs distinguée en 2007 par son utilisation intensive des outils numériques.

« Ce n’est pas la première série à mettre en avant l’utilisation des objets connectés ou l’utilisation des réseaux sociaux, mais c’était assurément la série pour jeunes adultes qui a intégré l’utilisation de ceux-ci comme étant absolument centrale au développement de l’histoire », explique la professeure à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Stéfany Boisvert.

Tant mieux si ça peut choquer [les jeunes], dans le sens que, justement, le but c’est de souligner au crayon des réalités qui existent [...] Plus tu vois de choses à la télé, plus tu es tolérant envers ces choses-là dans la société en général.

 

Cette thématique s’est ainsi ajoutée à celles qui composaient déjà le genre young adult, soit les relations amoureuses et amicales, les tourments identitaires ou encore le passage à l’âge adulte, détaille l’enseignante spécialisée en télévision et en culture populaire. Par ailleurs, l’âge des protagonistes est l’autre facteur clé afin d’étiqueter une série pour jeunes adultes.

Pour l’autrice et scénariste Kadidja Haïdara, Gossip Girl « n’a pas révolutionné le canevas […], c’est toujours un peu la même histoire qui est racontée, mais la trame de fond » change. Celle qui a notamment écrit les émissions jeunesse Le chalet et L’Académie croit cependant que cette série américaine a donné une crédibilité au genre young adult qui a été délaissé par la télévision pendant de nombreuses années.

Pierre Barrette, lui aussi professeur à l’École des médias de l’UQAM, adhère au fait que les adolescents se sont longtemps sentis peu concernés par le petit écran. Il explique qu’historiquement, il s’agissait d’une tranche d’âge négligée par les productions. Toutefois, il est convaincu que Gossip Girl « a contribué fortement, du moins aux États-Unis, à définir et à redéfinir les frontières du genre jeune adulte ».

À son avis, cela s’explique une fois de plus par l’utilisation du numérique, mais pas seulement dans le cadre de l’histoire. « [Gossip Girl] a été une des premières séries à révéler qu’il était possible d’avoir des cotes d’écoute relativement modestes [lors de la diffusion en direct], précise-t-il. Parce que dans le courant des semaines qui suivent la diffusion en clair, l’émission va chercher beaucoup de clics par des enregistrements, des rediffusions ou de la vidéo sur demande [VSD] », poursuit-il.

« Et quand on regarde la bande-annonce qui a été faite pour la nouvelle mouture de HBO Max, tous les personnages ont leur cellulaire, et on voit que ça va juste prendre encore plus d’ampleur », illustre Stéfany Boisvert. Pour l’enseignante, Gossip Girl était aussi une série pionnière dans sa manière d’embrasser un consumérisme exacerbé qui procurait aux téléspectateurs un plaisir mesquin.

À l’image de New York

L’utilisation intensive des cellulaires n’est toutefois pas le seul élément qui saute aux yeux lorsqu’on regarde les premiers épisodes de la nouvelle mouture. Le groupe d’adolescents est beaucoup plus à l’image de la diversité culturelle et sexuelle présente à Manhattan que ne l’étaient les écoliers de la décennie passée.

« Les séries pour jeunes adultes, de manière générale, ont été souvent reconnues et critiquées pour la vision très hétéronormative qu’elles proposent », explique Stéfany Boisvert. Elle ajoute que « les séries étaient caractérisées par très peu de diversité culturelle, pour ne pas dire aucune. […] La grande majorité des personnages étaient blancs et hétérosexuels ».

À son avis, cette évolution des thèmes répond « à des critiques d’une jeune génération qui recherche davantage de diversité ». Cela se traduit par « une diversité dans les visages, dans les sexualités et dans les expressions de genre des personnages », énumère la professeure.

Kadidja Haïdara mentionne que cette représentation des communautés marginalisées est un changement assez récent, mais important. Celle qui avait terminé la première saison du Chalet sur un baiser homosexuel explique sa décision : « Tant mieux si ça peut choquer [les jeunes], dans le sens que, justement, le but c’est de souligner au crayon des réalités qui existent. » Elle avance que « plus tu vois de choses à la télé, plus tu es tolérant envers ces choses-là dans la société en général ».

Pierre Barrette appelle cette notion la surveillance à la télévision. C’est l’idée « de regarder [le petit écran] pour comprendre le monde dans lequel on vit », explique-t-il. Conjointement à la fonction d’identification — concept voulant que les téléspectateurs s’identifient aux protagonistes —, la mise en place d’une plus grande diversité tant sexuelle, de genre ou ethnique peut être payante. Il faut cependant que la série soit réalisée avec une véritable volonté d’exposer des réalités et non en se servant des communautés marginalisées afin d’appâter une audience plus importante, comme les concepts de queerbaiting et de racebaiting le suggèrent.

Pour la professeure Stéfany Boisvert, il est clair que la nouvelle mouture de Gossip Girl « n’est pas seulement un coup d’argent. » À son avis, les producteurs de l’émission témoignent d’un réel désir de changement : « L’industrie télévisuelle a été sensible et réceptive aux demandes grandissantes de la part de la population pour une plus grande diversité culturelle, sexuelle et de genre à la télé. » Faire un reboot de la série ne sera toutefois pas nuisible financièrement, admet-elle en riant.

Gossip Girl

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