Devrait-on ressusciter «Les beaux dimanches»?

Une scène de l’émission «Les beaux dimanches» avec les comédiens André Dubois, Claude Michaud, Dominique Michel, Benoît Marleau et Paul Berval, durant la saison 1974-1975
Photo: Radio-Canada Une scène de l’émission «Les beaux dimanches» avec les comédiens André Dubois, Claude Michaud, Dominique Michel, Benoît Marleau et Paul Berval, durant la saison 1974-1975

En novembre 2020, quand Télé-Québec annonça en grande pompe la présentation d’une douzaine d’événements artistiques dans sa programmation, allant du théâtre (L’assemblée, Les Hardings) à la danse en passant par la chanson (de Michel Rivard à Bleu Jeans Bleu), certains évoquaient de vieux souvenirs : tiens, tout ça ressemble drôlement aux Beaux dimanches

Longtemps présentée dans une case horaire prestigieuse sur les ondes de Radio-Canada, cette émission culturelle à la programmation éclectique a connu deux grandes périodes. Henri Bergeron, l’homme à la diction impeccable, fut à sa barre dès ses débuts en 1966. Il devra tirer sa révérence en 1983 ; les téléspectateurs furent alors accompagnés par différentes voix, dont celle de Normand Séguin, Winston McQuade et Michel Keable, jusqu’en 2004. La suite, tout le monde la connaît, et elle se nomme Tout le monde en parle.

À l’époque, cette révolution de palais ressemblait pour certains aux invasions barbares, scellant supposément la fin du mandat culturel de Radio-Canada. Pourtant, les capacités de production de la société d’État en matière de téléromans, de téléthéâtres et de captations de spectacles avaient décliné dès les années 1980, forçant le diffuseur public à faire ce que plusieurs font déjà depuis plus d’un an : se réinventer.

Depuis 17 ans, la question revient périodiquement sur le retour de cette vitrine, de la part de téléspectateurs nostalgiques, et d’observateurs avisés de la scène culturelle, comme l’animateur René Homier-Roy (n’entretenant aucune illusion sur une éventuelle renaissance), ou Christophe Huss du Devoir (regrettant la part congrue accordée à la musique classique au petit écran).

« Des gens ont encore dans leur tête un Radio-Canada qui n’a jamais existé, déplore Jean-Pierre Laurendeau, professeur à l’École des médias de l’UQAM. Le succès d’une émission comme Les beaux dimanches était beaucoup plus grand à l’époque où il y avait seulement deux chaînes. Dès l’arrivée du câble, des quatre chaînes généralistes [francophones], et plus tard des canaux spécialisés, la télévision est devenue à la fois plus banale… et un véritable foisonnement d’endroits pour trouver du contenu de qualité. Bref, le fameux “C’était meilleur avant”, ce n’est pas vrai ! »

Or, « avant », les rendez-vous télévisuels uniques, de par l’absence de concurrence féroce (qui aurait pu imaginer jadis l’emprise d’un ogre nommé Netflix ?), étaient davantage prisés, et il faut retourner dans un passé pas si lointain pour saisir la portée du changement. « L’essor de la série lourde a porté un grand coup aux rendez-vous uniques, souligne celui qui a roulé sa bosse à TVA, Radio-Canada, Astral, et la Cinémathèque québécoise. Dans les années 1980, les producteurs ont fait un gros travail de lobbying pour déplacer une partie de l’argent de Radio-Canada de leur côté. La série Lance et compte a été un grand succès, mais à la même époque, la production de téléfilms n’a pas eu un impact aussi important. »

Tenir compte de l’écosystème culturel

Avec ses moyens modestes, Télé-Québec tire son épingle du jeu, mais cherchait une façon d’accentuer son contenu artistique québécois. Et ce, bien avant la pandémie, selon Richard Haddad, directeur général des programmes du diffuseur public. L’obtention d’une enveloppe budgétaire supplémentaire de 3 millions de dollars sur une base annuelle pour la captation de spectacles allait donner cette impulsion, question d’offrir « des œuvres rassembleuses et d’autres plus audacieuses », selon celui qui fut directeur des productions originales à TVA pendant 15 ans.

Le succès d’une émission comme Les beaux dimanches était beaucoup plus grand à l’époque où il y avait seulement deux chaînes. Dès l’arrivée du câble, des quatre chaînes généralistes [francophones], et plus tard des canaux spécialisés, la télévision est devenue plus banale…

 

La référence aux Beaux dimanches l’amuse, reconnaissant lui aussi qu’à l’heure de la fragmentation des auditoires, un tel rendez-vous semble quelque peu utopique (même si la première diffusion, en direct, de La face cachée de la Lune, de Robert Lepage, en février a captivé environ 400 000 téléspectateurs). Car la télévision a changé, mais on peut en dire autant de l’écosystème culturel. « Il y a maintenant beaucoup plus de lieux de diffusion à travers le Québec, et des réseaux beaucoup mieux structurés, constate Richard Haddad. L’an dernier, plusieurs spectacles n’allaient pas voir le jour, mais cette année, d’autres attendent de partir en tournée. En tant que télévision publique, notre but n’est pas de nuire aux espaces de diffusion, mais d’être complémentaires. »

Cette complémentarité doit aussi tenir compte des contraintes et des possibilités de la télévision, car une simple captation en studio devant trois caméras suscite davantage l’ennui que l’intérêt. D’où par exemple l’utilisation d’un Stade olympique déserté comme foyer de danse contemporaine, scène inusitée pour les chorégraphes Guillaume Côté, Louise Lecavalier et Victor Quijada, qui aura conquis près de 75 000 téléspectateurs. « Avec un volet documentaire, un regard dans les coulisses, ou une vision 360 degrés, une production devient beaucoup plus attirante, souligne Richard Haddad. C’est une autre expérience, qui peut très bien se combiner avec celle de la salle. »

De la culture un peu partout

Une vision 360 degrés, c’est aussi ce qui guide Radio-Canada dans sa manière de diffuser la culture, selon Dany Meloul, directrice générale de la télévision de Radio-Canada depuis 2019. « Quand un producteur nous propose un concert ou une pièce de théâtre, il faut lui donner vie à travers toutes les plateformes de Radio-Canada, et s’assurer de maximiser ses chances d’être découvert. » Cette « découvrabilité » ne passe pas toujours en premier lieu par Ici Télé, prenant parfois le chemin de Tou.tv ou Artv, dont les lundis soirs sont justement consacrés à des prestations artistiques. « Nous offrons 104 heures de programmation culturelle chaque année, dont 40 à 50 % de nouveautés », précise la directrice générale.

Une offre alléchante et diversifiée, certes, mais qui n’est pas à l’abri des critiques, certains jugeant l’accessibilité problématique (Artv et certains contenus sur Tou.tv sont payants), d’autres déplorant l’obsession des cotes d’écoute alors que les variétés et les humoristes dominent, laissant la part congrue au théâtre, à la musique classique, et que dire de la danse. Des commentaires qui ne déstabilisent pas Dany Meloul. « Il n’y aurait pas de diffuseur public sans public. Si, chaque année, on offrait des contenus que les téléspectateurs ne voulaient pas voir, ça rendrait notre travail plus difficile. On ne veut pas être populiste, mais on veut quand même répondre aux exigences des Canadiens, de tous les Canadiens, dont les trois millions de francophones qui vivent à l’extérieur du Québec. »

Cette posture, Jean-Pierre Laurendeau l’endosse parfaitement, car elle s’inscrit dans un contexte politique. « La position de Radio-Canada est normale, à cause de la CBC : eux, des cotes d’écoute, ils n’en font pas ! Quand Radio-Canada atteint jusqu’à 15 ou 16 % de parts de marché, ça démontre clairement que le public lui accorde une valeur, et c’est ce qui la sauve comme institution par rapport au Canada anglais. » Ce contexte quelque peu schizophrénique, celui des deux solitudes, même en matière télévisuelle, ne saurait dédouaner Radio-Canada de son mandat culturel, pas entièrement comblé ni assumé selon certains.

Sophie Imbeault, historienne et conseillère littéraire, partage ce constat, soulignant que « Radio-Canada doit maintenir les arts et la culture bien vivants ». L’autrice d’Une histoire de la télévision au Québec (Fides) assume sa nostalgie des Beaux dimanches, même si elle était encore toute jeune au moment du départ de Henri Bergeron. « Pour quelqu’un comme moi qui vivais au Saguenay, cette émission me donnait accès au monde, et à beaucoup de productions montréalaises inaccessibles autrement. Pendant la pandémie, sur sa page Facebook, Radio-Canada avait demandé quelles émissions les internautes voudraient revoir : beaucoup ont mentionné Les beaux dimanches. »

Preuve de cet engouement ? « La popularité des radiothéâtres présentés pendant la pandémie », affirme celle qui se définit à la fois comme une enfant de la télé et une représentante de la génération Passe-Partout. Ce sursaut d’intérêt témoigne selon elle d’un appétit culturel dont la population a été privée pendant un an, mais constitue aussi un défi. « Il y a toute une génération qui ne sait rien de cette histoire télévisuelle », déplore Sophie Imbeault.

Cette pédagogie passe-t-elle par un retour des Beaux dimanches version 2.0 ? Selon l’historienne, le moment est propice pour que Radio-Canada fasse preuve de souplesse et de créativité, notamment en rendant ses archives plus accessibles, « même si la question des droits représente un enjeu ». Mais il n’est pas trop tard pour y songer. « L’an prochain, la télévision de Radio-Canada fêtera ses 70 ans », rappelle cette passionnée du petit écran, « un média qui a toujours su s’adapter aux changements de consommation des téléspectateurs ».

Quand «Le Devoir» parlait des «Beaux dimanches»

« Le réseau de Radio-Canada s’est mis dans la tête de faire les beaux dimanches de la population. C’est un bail bien lourd. Tous les dimanches soir de 8 h à 10 h, un spectacle de choix sera présenté, mais un spectacle dans l’optique de la détente : variétés, théâtres et concerts alterneront. La ”première” de cette série sera consacrée à l’humour et au fou rire. Les Cyniques animeront l’émission et, à la manière des chansonniers, monteront en épingle les faits saillants de l’actualité. » Extrait tiré d’«Avec le papillon de couleur, un esprit de détente souffle sur la télévision», de Solange Chalvin (1er septembre 1966)


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