«Underground Railroad»: un train pour la liberté

 Aaron Pierre (Caesar) 
Photo: Kyle Kaplan/Amazon Studios  Aaron Pierre (Caesar) 

Ayant valu à Colson Whitehead le Pulitzer en 2017, Underground Railroad (Albin Michel) est un roman à la croisée des récits d’esclaves décrivant l’atrocité de leur condition, tel Douze ans esclave de Solomon Northup, et du roman « steampunk » à la Jules Verne.

Ainsi, dans la réalité, le chemin de fer clandestin était le nom qu’on donnait au réseau secret de routes qu’ont empruntées durant une vingtaine d’années quelque 100 000 esclaves pour fuir vers la Floride, alors territoire espagnol, les États abolitionnistes ou le Canada.

Dans l’imaginaire de Whitehead, et de Barry Jenkins (Moonlight, couronné de trois Oscar) qui en signe une somptueuse adaptation en 10 épisodes, l’Underground Railroad est un réel chemin de fer construit sous terre, tel un réseau de métro avant l’heure, qui permettra à Cora (Thuso Mbedu, excellente), esclave de 16 ans dans une plantation de coton en Géorgie, de fuir ses horribles maîtres en compagnie de Caesar (Aaron Pierre, au regard hypnotique), esclave en provenance de la Virginie.

Lors de leur fuite, Cora tue un adolescent blanc qui tentait de la rattraper. Dès lors, elle est recherchée par le redoutable chasseur d’esclaves Ridgeway (Joel Edgerton, cabotin terrifiant). Chaque fois qu’elle se croira hors d’atteinte, Cora, qui sera bientôt séparée de Caesar, croisera immanquablement la route de cet homme cruel flanqué du redoutable Homer (Chase Dillon, d’une maturité troublante), petit garçon noir habillé comme un gentleman.

Animée par la rage d’avoir été abandonnée par sa mère Mabel (Sheila Atim, bouleversante) à 10 ans, violée par ses pairs et torturée par ses maîtres, Cora sèmera malgré elle le malheur et la mort au cours de sa longue et douloureuse odyssée qui l’amènera en Caroline du Sud, en Caroline du Nord, au Tennessee et en Indiana. Plus elle avancera, plus la jeune fille comprendra qu’elle devra faire la paix avec elle-même afin de connaître un jour la liberté.

Esthétique de l’horreur

Secondé à la direction photo par James Laxton, son brillant complice de Moonlight et d’If Beale Street Could Talk, Barry Jenkins signe une série d’une beauté extraordinaire et d’une horreur inouïe. Si les coups de fouet reçus par Lupita Nyong’o dans l’adaptation des mémoires de Northup par Steve McQueen vous hantent encore, il vous faudra fermer les yeux durant certains passages de cette série tant la violence et la cruauté y sont insoutenables. Ou peut-être même passer votre tour.

En plus des séances de torture et des scènes d’exécution, dont l’une pendant un dîner champêtre, The Underground Railroad illustre sans fard l’humiliation quotidienne dont sont victimes les esclaves.

Ne les considérant pas comme des êtres humains, les traitant moins bien que leurs bêtes, les maîtres blancs utilisent le pronom « it » plutôt que « she » et « he » pour les désigner. Sans parler du mot en n qu’on répète jusqu’à plus soif.

Même lorsqu’elle croit avoir trouvé refuge auprès de bons samaritains, Cora découvre avec effroi l’hypocrisie et la haine derrière leur masque de bienveillance, tel ce gynécologue lui vantant les avantages de la ligature des trompes pour empêcher que les Noirs se multiplient. Ou encore ce propriétaire d’un musée sur l’esclavage dévoilant tout sourire l’art de fouetter et d’insulter les esclaves.

Certes, il y a de magnifiques tableaux contemplatifs évoquant le cinéma de Terrence Malick (The New World), de superbes moments oniriques rappelant la sous-estimée adaptation par Jonathan Demme de Beloved, chef-d’œuvre de Toni Morrison, des paysages dont le lyrisme semble puiser sa source chez les peintres romantiques allemands. Or, toute cette majesté exacerbe l’horreur mise en scène avec emphase. Et vice versa.

S’inscrivant dans la lignée des films de Jordan Peele (Get Out, Us), ce phénomène s’observe de plus en plus dans les séries dystopiques ou fantastiques dénonçant avec force violence graphique et une sourde colère le sexisme (La servante écarlate, The Nevers) et le racisme (Lovecraft Country, Them).

De même, la colère qu’éprouve Cora fait écho à celle de Raoul Peck dans sa récente série documentaire Exterminate All the Brutes, où il raconte du point de vue des opprimés l’histoire des États-Unis. « Un pays bâti sur le meurtre, le vol et la cruauté », pour reprendre les paroles d’un pasteur noir qui accueillera la jeune fille dans sa communauté. Jusqu’où ira-t-on pour illustrer cette colère totalement justifiée se transmettant de génération en génération ? Ne risque-t-on pas de verser dans le trauma-porn plutôt que d’éveiller les consciences ?

The Underground Railroad

★★★★

Dès le vendredi 14 mai, sur Amazon Prime