Une campagne pour voir plus de diversité et pour mieux rêver ensemble

Le trio  d’ambassadeurs de la campagne NOUS | MADE, Mélissa Bédard, Adib Alkhalidey et Cynthia  Wu-Maheux
NOUS | MADE Le trio d’ambassadeurs de la campagne NOUS | MADE, Mélissa Bédard, Adib Alkhalidey et Cynthia Wu-Maheux

En novembre dernier, sous les puissants projecteurs de Tout le monde en parle, Adib Alkhalidey était invité à commenter une récente controverse autour d’un vieil épisode de La petite vie et à s’exprimer, plus largement, sur la vaste question de la diversité à l’écran. « Le lendemain de l’émission, j’ai eu une vague de conversations positives. J’ai reçu de l’amour, des questions, des répliques constructives », se souvient l’humoriste et chanteur.

De quoi se réjouir ? Pas complètement. « Le problème, c’est qu’après quelques jours, l’entrevue a été récupérée… Je ne comprends pas comment on peut déformer les propos de quelqu’un à ce point-là. » Vous trouverez aisément sur les réseaux sociaux plusieurs commentaires accusant Alkhalidey d’ingratitude, voire de trahison envers à sa société d’accueil — il avait huit mois à son arrivée à Montréal, depuis le Maroc.

Fier d’être un artiste québécois

« On m’a présenté comme quelqu’un qui n’aime pas le Québec, alors que j’ai pourtant commencé en disant : “Il n’y a rien au monde que j’aime plus que le Québec.” Je n’essaie pas d’être un artiste américain ou marocain, je suis tellement fier d’être un artiste québécois. »

C’est donc en connaissant les conséquences potentiellement éprouvantes de pareilles prises de parole que le comédien vu dans Like-moi ! acceptait de former, avec Mélissa Bédard et Cynthia Wu-Maheux, le trio d’ambassadeurs de Découvrons-nous. La campagne, lancée mercredi, vise à « sensibiliser et à éduquer le public et l’industrie audiovisuelle quant à la richesse de la différence ». Son initiatrice : la plateforme NOUS | MADE, mise sur pied par différents poids lourds de l’industrie canadienne du divertissement, dont le Fonds des médias du Canada, Téléfilm Canada, Bell, Corus, Radio-Canada et Québecor.

« Je suis comme obligé de faire partie de cette conversation-là », explique Alkhalidey quant à son implication dans cette campagne se déclinant notamment en une série de témoignages vidéo. « Comme tout le monde, j’ai envie de juste faire mon travail, de m’amuser. Je ne peux pas te dire le nombre de choses que je refuse juste pour ne pas faire partie de la récupération politique d’un enjeu social. Mais parce qu’il y a une absence de cette chose que je représente, de temps en temps, je n’ai pas le choix de dire oui, même si c’est un catch twenty-two : si tu dis quelque chose, tu t’attires des critiques, mais si tu ne dis rien, ta conscience, tu la trahis. »

Je n’essaie pas d’être un artiste américain ou marocain, je suis tellement fier d’être un artiste québécois.

 

Selon une recension effectuée par Le Devoir en juin 2020, il y avait, en 2017, 4 % d’artistes de minorités visibles à l’affiche (écriture, réalisation, distribution) des dix films les plus vus au Québec. En 2019, ils étaient 18,7 % (notons cependant l’effet couplé des succès d’Antigone et de Kuessipan). En télé, parmi les 144 artisans (acteurs, auteurs, réalisateurs) des sept séries québécoises les plus populaires entre 2017 et 2020, 6,9 % étaient issus des minorités visibles. D’après le recensement 2016 de Statistique Canada, 13 % de la population du Québec s’identifie à une minorité visible.

La série préférée d’Adid Alkhalidey en 2020 ? C’est comme ça que je t’aime. « Je sais que ce qui dérange certaines personnes, c’est l’aspect victimaire de la conversation, mais j’essaie de m’extraire de ça et de dire : moi, Adib, je n’ai pas besoin de plus que ce que j’ai. Mais ça pourrait aider un gros volet de la société québécoise qui ne s’identifie pas à ce qu’elle voit à la télé de se retrouver dans des héros et des héroïnes aussi le fun, imparfaits, banals, que ceux de C’est comme ça que je t’aime. Je suis persuadé que de pouvoir se projeter dans des héros, ça optimise le potentiel citoyen. Pour accéder à son potentiel, il faut rêver et pour rêver, il faut se voir. »

Conversation imparfaite

Grâce à leur rôle dans M’entends-tu ? et dans District 31, Mélissa Bédard et Cynthia Wu-Maheux se font fréquemment reconnaître sur le trottoir, l’occasion de jasettes toujours joviales, dont elles tirent la conviction que ce n’est pas la réticence du public qui freinerait le rayonnement d’un plus large arc-en-ciel culturel sur nos écrans. « Le public consomme ce qui vient de l’extérieur, et à l’extérieur, sur Netlfix, on en voit beaucoup de diversité, observe Mélissa Bédard. Je pense que c’est vraiment ceux qui décident ce qu’on voit qui pensent que le public n’est pas prêt. »

Autrement dit : une télé plus polychrome permettrait peut-être de lutter contre l’érosion des auditoires, migrant vers l’étranger. « Mais malheureusement », poursuit celle qui arrivait au Québec depuis Haïti à l’âge de neuf mois, « aussitôt qu’il y a un mouvement comme celui-là, on entend des gens répliquer : “Ces maudits-là, ils ne veulent pas s’intégrer !” Alors que nous, au contraire, on dit juste que ce serait tellement plus beau si tout le monde pouvait mettre son sel pis son poivre pour créer une meilleure recette. »

Je pense que c’est vraiment ceux qui décident ce qu’on voit qui pensent que le public n’est pas prêt.

 

Si le sujet est manifestement délicat pour Cynthia Wu-Maheux, qui prend bien le temps de choisir chacun de ses mots, c’est qu’elle se sent « prise entre l’arbre et l’écorce », son père étant québécois et sa mère, d’origine chinoise. « On porte en nous plusieurs mélodies complètes, dit celle qui a grandi à Trois-Rivières. Je sens vibrer la mélodie québécoise, je sens vibrer la mélodie chinoise. Il n’y en a pas une qui détruit l’autre. Ce n’est pas pour rien que la campagne s’appelle Nous, et non pas Eux. »

« C’est une conversation qui ne peut pas être parfaite », répétera souvent Adib Alkhalidey, comme pour prévenir les tensions que provoquera ce sujet inflammable. « Et les variables de la question de la diversité peuvent changer d’une conversation à l’autre », ajoute-t-il. La semaine dernière, un groupe de professionnels du milieu signaient un manifeste pour la diversité territoriale du cinéma québécois, déplorant que de 85 % à 95 % des budgets octroyés au septième art par la SODEC sont investis dans la grande région de Montréal.

Je sens vibrer la mélodie québécoise, je sens vibrer la mélodie chinoise. Il n’y en a pas une qui détruit l’autre. Ce n’est pas pour rien que la campagne s’appelle Nous, et non pas Eux.  

 

« L’avenir appartient aux gens raisonnables, qui sont capables de discuter sans s’insulter, conclut Alkhalidey. Me faire dire : “Retourne chez toi !” ça ravive des blessures profondes, mais je fais le pari que même si ça fait mal à court terme, à long terme, on va être plus de Québécois à pouvoir se regarder dans les yeux et à être fiers d’être chez nous. Un jour, si j’ai des enfants, je ne vais pas leur dire : “Battez-vous pour votre couleur de peau.” Je vais leur dire : “Battez-vous pour n’importe quelle personne à qui, par paresse ou négligence, on empêche l’accès à des lieux qui devraient nous être communs.” »