D’Alep au Québec, des coeurs migratoires

Marya Zarif voit les péripéties de la petite Dounia «comme une histoire d’amour», mais aussi une leçon de courage.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marya Zarif voit les péripéties de la petite Dounia «comme une histoire d’amour», mais aussi une leçon de courage.

Même si elles ne possèdent pas les mêmes origines ni tout à fait les mêmes racines culturelles, la petite Dounia ressemble parfois à la jeune Marjane, dans Persepolis, de Marjane Satrapi : même espièglerie, même enthousiasme, même soif de liberté, même créativité débordante. Évidemment, le Téhéran de la réalisatrice française d’origine iranienne de Poulet aux prunes et Radioactive ne ressemble pas à Alep, cette cité syrienne telle que réinventée, en images animées, par Marya Zarif, avec la collaboration du réalisateur André Kadi.

Dounia, c’est une héroïne à la fois imaginaire et bien réelle, qui vit un drame se déroulant depuis trop longtemps, mais qui ne veut surtout pas être prise en pitié. « Je préférais éviter le pathos et l’autovictimisation pour privilégier l’humour et l’autodérision, des caractéristiques de la culture syrienne », souligne la réalisatrice, elle-même originaire d’Alep, établie à Montréal depuis 2001.

Celle dont le parcours scolaire affiche un certain éclectisme, de l’École de théâtre de l’UQAM aux études en communication à l’Université de Montréal jusqu’à sa formation en médias interactifs à l’INIS, ne voit qu’un seul fil conducteur à sa trajectoire artistique : construire des mondes, raconter des histoires, jeter des ponts. Marya Zarif se consacre depuis longtemps à des productions pour enfants, mais en ayant toujours à l’esprit qu’elle peut aborder tous les sujets sans verser dans le didactisme, le militantisme, et surtout pas le sensationnalisme. Car lorsqu’il s’agit d’évoquer les ravages de la guerre civile en Syrie depuis bientôt 10 ans, on pourrait vite céder à ces travers.

Pour la réalisatrice, pas question de franchir cette ligne, par pudeur et par respect. « Dans Dounia, je ne parle pas de guerre civile, mais de guerre. Je voulais surtout montrer la diversité du peuple syrien et aller au-delà des discours politiques sur la Syrie. » D’où cette cohabitation naturelle et harmonieuse entre musulmans et chrétiens, relevant même de l’évidence ; les symboles religieux sont bien visibles, jamais ostentatoires.

Photo: Télé-Québec Image tirée de la série d’animation «Dounia»

Marya Zarif voit d’abord les péripéties de la petite Dounia « comme une histoire d’amour », mais aussi une leçon de courage. Cette websérie animée s’adresse d’abord aux enfants, tout en interpellant l’enfant en chacun de nous. Et particulièrement ceux qu’une tragédie ou une catastrophe a arrachés à leur terre natale. « Elle est à la fois l’enfant de tous les Syriens et le symbole de tous les Syriens adultes forcés d’apprendre une nouvelle langue, un nouveau monde, un nouveau pays : pour y parvenir, ils doivent se remettre dans une position d’enfant. »

Celle qui, pendant des années, passait son temps entre la Syrie et le Québec a vu ses allers-retours brutalement interrompus lorsque l’opposition au régime de Bachar al-Assad s’est transformée en oppression sanglante et en horrible terrain de jeux pour des puissances étrangères et différentes organisations, dont le Hezbollah libanais. Comme pour prendre le contre-pied de ce chaos, la production de Dounia s’est établie dans un esprit de collaboration, de curiosité, de métissage, « alors que certaines personnes dans l’équipe de production ne savaient pas grand-chose de ce qui se déroule en Syrie », souligne Marya Zarif.

Ce mélange de sensibilités et d’appartenances a permis un véritable « dialogue des cultures », et pas seulement parce que le Québec figure dans le parcours parfois périlleux de la petite Dounia, entre la Turquie, la Grèce et la Hongrie. Même les voix des personnages sont assurées autant par des acteurs chevronnés (dont Manuel Tadros en grand-père sage et bienveillant) que par des non-professionnels, originaires de Syrie et d’Afrique du Nord. Quant à la jeune héroïne à la chevelure abondante et au sourire craquant, elle est portée par l’énergie contagieuse de Rahaf Ataya, 10 ans, originaire de Damas et maintenant installée à Montréal.

Derrière les explosions, les dangereuses traversées en mer ou la promiscuité des camps de réfugiés, la musique, la cuisine et les parfums de la Syrie s’entremêlent dans cette websérie qui pourrait bien avoir une suite. « Une semaine après sa mise en ligne, le public nous demande déjà une saison 2 », constate, ravie, Marya Zarif. Et avec tout ce qui peut surgir sur le long chemin des migrants, sans compter les écueils au moment ils posent leurs rares effets personnels quelque part, la réalisatrice ne risque pas de manquer d’inspiration, capable d’embrasser encore de grands espaces. En arabe, dounia signifie « monde », et celui de son héroïne, rempli de magie et sans frontières, insuffle justement cet espoir en un monde meilleur.

Dounia

Télé-Québec, vendredi 25 décembre, 11 h et à telequebec.tv/dounia