«Agents of Chaos»: ses désirs sont désordres

Celeste A. Wallander est l’ancienne conseillère spéciale pour la Russie dans le gouvernement d’Obama.
Photo: HBO Celeste A. Wallander est l’ancienne conseillère spéciale pour la Russie dans le gouvernement d’Obama.

« Les hackers sont comme des artistes, ils sont libres. » On pourrait attribuer ces propos à Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, l’Australien le plus célèbre du monde, toujours détenu à Londres et toujours sous la menace d’une extradition aux États-Unis pour avoir diffusé, depuis 2010, des milliers de documents ultrasecrets concernant l’armée et la diplomatie américaine. Ou serait-ce Donald Trump ? N’a-t-il pas déclaré lors de la campagne présidentielle de 2016 qu’il « adorait » WikiLeaks, surtout depuis qu’une brèche dans le système informatique du Parti démocrate a permis la divulgation de milliers de courriels, dont certains embarrassants pour sa rivale Hillary Clinton ?

Cette déclaration, on la doit à Vladimir Poutine, l’homme fort du Kremlin et de la Russie, vedette discrète, mais omniprésente, du documentaire Agents of Chaos, un des plus récents de l’infatigable et inébranlable Alex Gibney. Infatigable car, en cette période où l’industrie des images tourne au ralenti, il présentait Crazy, not Insane au dernier Festival de Venise, portrait d’une psychiatre dont les patients sont des meurtriers, tout en mettant la dernière touche à Totally Under Control, radiographie de la gestion chaotique de la crise de la COVID-19 par le gouvernement Trump. Inébranlable puisque les sujets controversés ou délicats ne lui font pas peur, capable qu’il est d’affronter les corporate bums (Enron : The Smartest Guys in the Room) ou l’Église de Scientologie (Going Clear : Scientology the Prison of Belief). Sans compter un intérêt soutenu pour la figure énigmatique de Julian Assange (We Steal Secrets : The Story of WikiLeaks).

Voilà donc plusieurs années que Gibney s’intéresse, et de près, aux ingérences russes dans les affaires américaines, s’alliant ici au réalisateur Javier Alberto Botero de même qu’à un redoutable et opiniâtre collaborateur, Lowell Bergman, ancien journaliste à 60 minutes, surtout connu comme « The Insider », l’emmerdeur des compagnies de tabac dont l’enquête retentissante fut portée à l’écran avec Al Pacino comme alter ego.

De l’action et du spectaculaire

L’approche du documentariste dans Agents of Chaos affiche des allures hollywoodiennes tant l’action, pleine de rebondissements, se concentre dans plusieurs pays à la fois, là où grouillent d’inquiétants personnages (Evgueni Prigozhin, le « chef cuisinier de Poutine », vaudrait à lui seul un film), d’autres autrefois placés aux plus hauts sommets hiérarchiques de puissantes organisations. On pourra ainsi entendre Andrew Weissmann, l’un des principaux procureurs de la commission Mueller sur l’ingérence russe lors des dernières élections présidentielles, et d’anciens directeurs enfin libérés de leur devoir de réserve, dont John Brennan de la CIA et Andrew McCabe du FBI.

Pour eux, les interférences de la Russie aux États-Unis ne sont pas une chimère et remontent bien avant 2016. Par contre, il serait faux de croire que Moscou ne s’intéresse qu’à son éternel rival du temps de la guerre froide et n’est pas motivé par des considérations politiques internes pour créer, artificiellement, tout ce boucan numérique. Car il s’agit d’un colosse aux pieds d’argile, précise Celeste A. Wallander, ancienne conseillère spéciale pour la Russie dans le gouvernement de Barack Obama : « Poutine veut rendre ses ennemis spectaculaires, ce qui donne à la Russie l’impression d’être une superpuissance. » Et fait oublier aux Russes les misères qui ponctuent leur quotidien…

Photo: HBO L’approche du documentariste Alex Gibney dans «Agents of Chaos» affiche des allures hollywoodiennes tant l’action, pleine de rebondissements, se concentre dans plusieurs pays à la fois, là où grouillent d’inquiétants personnages.

Des répétitions générales ont eu lieu sur d’autres territoires, dès 2014, alors que la Russie s’invitait bruyamment en Ukraine pour accélérer le rattachement de la Crimée, une région stratégique pour son développement économique. La guerre ne s’est pas jouée que sur le terrain, mais aussi sur les réseaux sociaux inondés de fake news, de propagande, ce combustible de la haine qui fait en sorte que le citoyen ne sait plus qui croire et s’en remet parfois à une vérité préfabriquée.

Jeux de coulisses

Est-ce possible qu’un pays tout entier puisse basculer dans le désordre à cause d’une centaine d’intimidateurs ou de pirates informatiques ? se demande, avec arrogance, Margarita Simonian. La rédactrice en chef de Russia Today, média russe de langue anglaise très proche du Kremlin, minimise cette influence, mais dans les bureaux anonymes de l’Internet Research Agency (IRA), basée à Saint-Pétersbourg, la réalité est tout autre.

Poutine veut rendre ses ennemis spectaculaires, ce qui donne à la Russie l’impression d’être une superpuissance

 

En 2013, grâce au travail d’infiltration d’un journaliste de la BBC, des images prises sous le manteau dévoilent les débuts, modestes et amateurs, de cette future grande usine à trolls, donnant d’abord en Ukraine, ensuite aux États-Unis, les premiers coups de manivelle de ce carrousel à mensonges. Ses techniques, de plus en plus sophistiquées, sont finement décortiquées par Camille François, spécialiste des conflits cybernétiques, montrant à quel point l’IRA a réussi à amplifier les antagonismes de deux camps opposés. Moins pour défendre un quelconque idéal que pour simplement foutre le bordel sur la Toile et dans les rues. Bref, afin de diviser pour mieux régner à l’ère du 2.0 et de la dictature de l’opinion.

Cette exceptionnelle et rigoureuse démonstration ne constitue que la première partie de ce documentaire en deux volets, et Le Devoir n’a pu visionner la deuxième. Donald Trump y sera cette fois la vedette principale, Alex Gibney décrivant dans le menu détail les liens de sa famille et de son équipe de campagne (dont l’un des rois déchus, Paul Mannafort) avec les subalternes de Vladimir Poutine ainsi que les sombres tractations entourant la possible construction d’une tour Trump à Moscou.

On dit du locataire actuel de la Maison-Blanche qu’il orchestre « the ultimate reality show ». Agents of Chaos en expose les sombres coulisses.

Agents of Chaos

Documentaire en deux parties d’Alex Gibney. HBO, les 23 et 24 septembre, 21 h.