«Lovecraft Country»: du racisme et des monstres

Campée dans les années 1950, en pleine ségrégation raciale, la série évoque, sans forcer la note, tantôt par un plan furtif, tantôt par une brève scène, le racisme ambiant qui régnait à l’époque. Ce faisant, «Lovecraft Country» renvoie cruellement à la société américaine d’aujourd’hui.
Photo: HBO Campée dans les années 1950, en pleine ségrégation raciale, la série évoque, sans forcer la note, tantôt par un plan furtif, tantôt par une brève scène, le racisme ambiant qui régnait à l’époque. Ce faisant, «Lovecraft Country» renvoie cruellement à la société américaine d’aujourd’hui.

Natif de Providence, ville blanche du Rhode Island, issu d’une famille conservatrice et puritaine, H.P. Lovecraft (1890-1937) eut le choc de sa vie lorsque, jeune marié, il s’installa à New York. Considérant les WASP (White Anglo-Saxon Protestants) comme la race supérieure — sa femme, dont il divorça à l’amiable après quelques années, était pourtant une commerçante d’origine juive ukrainienne —, le grand maître de la littérature de genre fut dégoûté par tous ces immigrés ne correspondant pas à son profil qui débarquaient dans la Grosse Pomme. Raciste, l’auteur de L’appel de Cthulhu ? Hélas, oui.

Imaginez la tête qu’il ferait s’il pouvait voir la nouvelle série de HBO, Lovecraft Country, créée par Misha Green (Underground) et Jordan Peele (Get Out), d’après le roman de Matt Ruff, et dont les interprètes sont pour la plupart Afro-Américains. Sans doute qu’il crierait au meurtre en voyant Cthulhu, gigantesque monstre à tentacules, se faire défoncer la tronche à coups de batte de baseball par le légendaire numéro 42 des Dodgers de Brooklyn, Jackie Robinson, premier Noir à jouer dans la Ligue majeure.

Rassurez-vous, ce n’est qu’un cauchemar du personnage central de cette série produite par J.J. Abrams (Star Wars VII), Atticus Black (Jonathan Majors), qui, de retour de la guerre de Corée à bord d’un autobus le ramenant à la maison, s’est assoupi en lisant les aventures martiennes de John Carter, vétéran de la guerre civile créé par Edgar Rice Burroughs, père de Tarzan.

À son réveil, Atticus se rappelle brutalement que l’horreur n’est pas que sur Mars ou dans les tranchées : elle est le lot quotidien des Afro-Américains, constamment humiliés, intimidés, violentés. Ainsi, lorsque l’autobus tombe en panne, Atticus et la dame de couleur assise à l’arrière avec lui sont contraints de faire le dernier bout de chemin à pied alors que les passagers blancs sont ramenés en camion.

Blanche Amérique

Campée dans les années 1950, en pleine ségrégation raciale, la série évoque, sans forcer la note, tantôt par un plan furtif, tantôt par une brève scène, le racisme ambiant qui régnait à l’époque. Ce faisant, Lovecraft Countryrenvoie cruellement à la société américaine d’aujourd’hui.

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Dès qu’il pose les yeux sur une publicité vantant le rêve américain, Atticus constate amèrement que celui-ci est réservé aux Blancs. Lorsque les policiers débarquent sans crier gare dans un quartier noir, ses habitants sont prompts à fuir ou à s’agenouiller le regard plein d’effroi. Tandis qu’ils circulent dans des endroits fréquentés majoritairement par des Blancs, les Noirs ont droit à des regards de dégoût.

Une vendeuse de couleur engagée dans une chic boutique entraîne la démission d’employées blanches. Des Blancs manifestent jour et nuit pour chasser du quartier leurs nouveaux voisins noirs. Tandis qu’il mange une banane, Atticus se rend compte que des Blancs poussent des cris de singe pour se moquer de lui, à quelques pieds d’une immense affiche du sirop Aunt Jemima, stéréotype racial notoire.

Cette dure réalité prendra bientôt une dimension horrifiante. De fait, n’oubliez pas que le titre renvoie à l’univers de Lovecraft… Ayant appris que son père, Montrose (Michael Kenneth Williams), a disparu depuis plus de deux semaines, Atticus part à sa recherche en compagnie de son oncle George (Courtney B. Vance) et de son amie d’enfance Letitia Lewis (Jurnee Smollett). La randonnée ne sera pas de tout repos pour le valeureux trio.

À la croisée des genres

Non seulement auront-ils les policiers constamment à leurs trousses dès qu’ils s’attableront dans un restaurant ou rouleront après le coucher du soleil, mais tous trois seront attaqués par de terribles créatures vivant sous terre et se nourrissant de sang humain. Heureusement, ils seront sauvés par les membres de la plus que blanche famille Braithwhite.

Photo: HBO

À sa grande surprise, Atticus apprend qu’il est lié par le sang à cette famille aux mystérieux pouvoirs ; or, les Braithwhite, qui font partie d’une secte appelée les Fils d’Adam, feraient passer les membres du Ku Klux Klan pour des anges. On reconnaît chez ces derniers l’intérêt de H.P. Lovecraft pour l’eugénisme…

Certes, la série débute assez lentement et risque de faire trépigner les plus impatients. C’est que l’on prend bien le temps d’installer le contexte socioculturel et le climat anxiogène de l’époque, tel que vécu par les Noirs, et de présenter les personnages, qui révéleront des facettes étonnantes d’eux-mêmes au fil du récit.

Lorsque la série atteint enfin son rythme de croisière, Lovecraft Country réserve des scènes de courses contre la montre à vous clouer sur votre siège et des coups de théâtre à chaque fin d’épisode — du moins, dans les cinq épisodes qu’il a été possible de voir. Et l’on ne vous parle pas des effets sanguinolents qui ponctuent allègrement le tout, notamment dans les scènes où l’un des personnages — dont nous tairons l’identité — changera littéralement de peau afin de découvrir le racisme d’un point de vue extérieur.

Avec Misha Green et Jordan Peele à la tête de l’entreprise, Lovecraft Country s’avère, comme il fallait s’y attendre, un savant alliage de critique sociale, de récit d’aventures et de drame d’horreur mâtiné de fantastique, qui ralliera certainement les amateurs de genre et les spectateurs réclamant davantage de diversité culturelle à l’écran. Rarement le racisme aura été dénoncé avec autant d’originalité et d’audace. N’en déplaise à H.P. Lovecraft.

Lovecraft Country 

HBO, Crave et Super Écran (en version originale sous-titrée en français), dès le 16 août, à 21 h, en version française à Super Écran dès le 2 septembre, à 21 h