«Hamilton»: révolution hip-hop

Écrit et composé par Lin-Manuel Miranda, à qui l’on doit les chouettes chansons de Moana, Hamilton avait tout pour se casser solidement les dents. Imaginez un musical portant sur le premier secrétaire au Trésor des États-Unis, celui que l’on retrouve sur les billets de 10 dollars, et sa rivalité avec Aaron Burr, troisième vice-président des États-Unis, que l’histoire aura retenu pour avoir tué Hamilton lors d’un duel. Après tout, Andrew Lloyd Webber a bien créé Evita

Pis encore, ce musical n’aurait rien à voir avec les canons de Broadway établis par les Bernstein et Sondheim de ce monde. De fait, ce n’est pas que dans le récit que raconte Hamilton que la révolution a lieu, mais aussi sur les planches puisque Miranda a choisi le hip-hop pour porter fièrement ce pan de l’histoire américaine.

Pardon ? Un musical en costumes avec des chansons hip-hop ? Eh oui, et même avec des rap battles entre Hamilton et Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis ! Et vous savez quoi ? Ça marche ! Et ce, sans temps morts durant les 2 heures 40 minutes que dure cette captation scénique, tournée en juin 2016 au Richard Rodgers Theatre, à Broadway.

Certes, les puristes et les férus d’histoire américaine tiqueront devant les quelques libertés qu’a prises Miranda avec l’Histoire. Qu’ils sachent toutefois que ce dernier s’est largement inspiré de la biographie d’Alexander Hamilton écrite par l’historien Ron Chernow parue en 2004.

D’hier à aujourd’hui

L’artiste new-yorkais aux multiples talents, qu’on a pu voir aux côtés d’Emily Blunt dans Le retour de Mary Poppins, a eu l’audace de faire jouer le tout par une distribution réunissant différentes communautés culturelles. Eh oui, les Pères fondateurs de l’Amérique n’ont pas le visage blanc dans ce spectacle (de quoi faire verdir le clown orange de la Maison-Blanche). Pourquoi donc ? Parce que Miranda, d’origine portoricaine, voulait que l’Amérique d’aujourd’hui relate elle-même comment les États-Unis ont acquis leur indépendance.

Depuis sa création en 2015, Hamilton ne cesse de surprendre et de séduire critiques et spectateurs, allant jusqu’à récolter 16 nominations aux Tony Awards — un record ! — pour en remporter 11. Et même un prix Pulitzer, le neuvième attribué à une comédie musicale en près de 100 ans. Grâce à Thomas Kail (Fosse/Verdon), voilà que le miracle de Broadway arrive dans toute sa splendeur sur grand écran.

N’ayez crainte, le réalisateur ne s’est pas contenté de planter sa caméra face à la scène et de laisser la magie du spectacle opérer toute seule. Par de discrets et fluides mouvements, la caméra se faufile parmi les acteurs-chanteurs-danseurs, captant tantôt l’ampleur de la scène circulaire tournante, tantôt l’expression d’un visage. On aura même droit aux postillons du roi George (hilarant Jonathan Groff), précieux fou aux idées sanglantes s’exprimant sur des airs inspirés de la pop britannique des années 1960.

Fatale rivalité

Raconté du point de vue d’Aaron Burr (incarné avec noblesse et retenue par Leslie Odom Jr.), dont l’amertume et l’envie évoquent celles du pathétique Salieri dans Amadeus, Hamilton traduit par son texte dense et son rythme tonique l’ambition qui dévore cet orphelin bâtard des Caraïbes, de même que son esprit vif et son sens de la répartie — « parle moins et souris plus », lui répétera Burr. Mais même si le personnage sied parfaitement au brillant Lin-Manuel Miranda, ce n’est pourtant pas lui qui se démarque le plus du lot.

Interprétant tour à tour le marquis de Lafayette — avec accent français à l’appui — et Thomas Jefferson, Daveed Diggs s’avère la grande révélation du spectacle, tant pour sa performance éblouissante que pour son indéniable charisme. En George Washington, pour qui Hamilton sera l’aide de camp durant la guerre, Chris Jackson en impose avec son autorité naturelle.

Dans les doubles rôles de John Laurens/Philip Hamilton et de Hercules Mulligan/James Madison, Anthony Ramos et Okiorete Onaodowan tirent aussi leur épingle du jeu, le premier se démarquant par sa grâce juvénile et le second, par sa force tranquille.

Du côté des femmes, il y en a peu, mais elles sont présentes (même dans le corps des danseurs où elles incarnent aussi bien des soldats que des passantes), les riches et élégantes sœurs Schuyler rappellent à la fois les Supremes et Destiny’s Child. Il y a d’abord Angelica (Renée Elise Goldsberry), éprise d’Hamilton avec qui elle entretiendra une correspondance, puis Eliza (Phillipa Soo), qui deviendra l’épouse du héros, et enfin Peggy (Jasmine Cephas Jones). Si Soo émeut particulièrement au second acte, lorsqu’elle perd fils et mari, Goldsberry lui dame le pion avec sa voix puissante ; quant à Jones, qui a peu à faire en naïve jeune fille, elle exploite son pouvoir de séduction dans le rôle de Maria Reynolds, maîtresse d’Hamilton.

S’il y a peu à dire sur les chorégraphies, efficaces mais peu inventives — on ne peut pas tous être Gene Kelly ou Bob Fosse —, les chansons, en revanche, notamment les mémorables Alexander Hamilton, My Shot, Helpless, Satisfied et The Room Where It Happens, ravissent instantanément et donnent envie d’entrer dans la danse.

On comprend maintenant pourquoi l’un des plus grands fans de ce musical, un certain Barack Obama, aurait suggéré aux jeunes Américains de voir Hamilton afin de parfaire leurs connaissances sur l’histoire américaine.

Hamilton

★★★★

Comédie musicale de Thomas Kail. Avec Lin-Manuel Miranda, Leslie Odom Jr., David Deegs, Anthony Ramos, Okiorete Onaodowan, Chris Jackson, Jonathan Groff, Renée Elise Goldsberry, Phillipa Soo et Jasmine Cephas Jones. États-Unis, 2020, 300 minutes.