Elles courent, elles courent

Jodie Comer dans «Killing Eve»
Photo: Des Willie BBCA Jodie Comer dans «Killing Eve»

Dans le stationnement sans âme d’un supermarché, une femme reçoit soudain un texto. Sur son écran, le message reçu affiche un mot : « RUN ». COURS. Et c’est ce qu’elle fait. Et c’est ce que son correspondant fait aussi. Soudain, ils se retrouvent à bord d’un train qui file loin de leur quotidien, de leurs habitudes, de leurs proches, de tout. Mais sont-ils réellement prêts à laisser leurs vies entières derrière eux ?

La prémisse de la bien nommée série Run est née d’un gag que la créatrice, Vicky Jones, partageait avec la productrice, Phoebe Waller-Bridge. Lorsque l’une se trouvait prise dans une situation sociale inextricable, elle chuchotait « Cours ! » dans l’oreille de l’autre.

Si le nom de Phoebe WB vous dit quelque chose, c’est qu’il a résonné souvent lors de la dernière tournée des grands galas récompensant le cinéma et la télévision. L’actrice, scénariste et productrice anglaise a en effet gagné des tas de récompenses sur le circuit avec Fleabag. La saison 2 de cette minisérie a remporté deux Golden Globes, soit ceux de la meilleure série comique et de la meilleure actrice. Elle s’est également illustrée en remportant six prix Emmy.

Vicky Jones était la script editor pour cette production de la BBC, récupérée par le service de webdiffusion Amazon Prime.

C’est également Vicky Jones qui, en 2013, avait dirigé Phoebe Waller-Bridge dans la version théâtrale de Fleabag. Car avant de devenir un succès du petit écran, le récit de cette Londonienne abonnée aux imbroglios amoureux avait d’abord été un sketch de dix minutes. Puis un monologue. Applaudi, notamment, au Fringe Festival d’Édimbourg.

« Fleabag a été inspiré par le cynisme que je ressentais dans ma vingtaine », expliquait son idéatrice dans une des fameuses entrevues en 73 questions de Vogue. « Je rêvais aussi de jouer un personnage auquel je pouvais m’identifier, auquel je pouvais donner une touche de rage féminine. Une colère violente incontrôlable. »

En effet, la série dramatico-comique était faite non seulement de regards en coin entendus, mais aussi de scènes de décompression, de chicanes de famille virulentes, de larcins vindicatifs, d’aventures ratées — et de désastres capillaires.

Tube sur tube

Comme leur renommée à Hollywood, l’histoire d’amitié entre Vicky Jones et Phoebe WB commence par une petite explosion. En 2007, alors qu’elle met en scène une pièce, Vicky Jones se fait renvoyer de son poste par le producteur. En signe de protestation, une des actrices remet sa démission. Il s’agit, sans surprise, de Phoebe. Les deux artistes se rejoignent pour se consoler de leur déception autour d’un verre. Et décident de créer leur propre troupe, Drywrite. Le reste appartient à l’histoire, comme on dit. The rest is history.

 
Photo: HBO Merrit Wever dans la série «Run»

Sur ces planches et à la télé, où elles ont de plus en plus migré, leur partenariat a produit succès après succès. Même si ce dernier a d’abord été plus confidentiel. Telle la minisérie Crashing, créée par Waller-Bridge, pour laquelle sa complice a, ici aussi, officié à titre de script editor. Colorée et légèrement bordélique, cette production suivait une bande de vingtenaires vivant dans un hôpital désaffecté. Un genre d’« Auberge espagnole » (d’après le film) en plus fêtard. (Si jamais vous les cherchez, les six épisodes ont été diffusés en 2016 sur Channel 4 et sont désormais disponibles sur l’omniprésent Netflix.)

Quand on parle des deux comparses, impossible de passer à côté de Killing Eve, un thriller d’espionnage éclaté, teinté d’humour noir et porté avec brio par la comédienne canadienne Sandra Oh. Adaptée des romans de Luke Jennings, cette série, toujours menée par Phoebe Waller-Bridge, a elle aussi remporté une montagne de prix. Jamais bien loin, la fidèle Vicky Jones a signé un épisode de l’ensemble. La troisième saison redémarre d’ailleurs dimanche sur BBC America.

Vicky aux commandes

Mais revenons à ce Run, qui marque une autre avancée du duo qui nous a habitués à des projets un peu décalés. D’habitude plus en retrait de sa célèbre coéquipière, Vicky Jones prend désormais les devants en endossant le rôle de créatrice-scénariste-productrice.

Portant bien son titre, cette commande de la chaîne HBO plonge d’emblée dans l’action. Pas le temps de souffler, il faut courir.

L’étrange mélange qui en résulte combine thriller, romance, crime et comédie. Le premier épisode nous immerge sans attendre dans cette fuite à deux. La vue de ces fugitifs qui se sont aimés autrefois, mais qui sont devenus des étrangers, évoque d’emblée Before Sunrise. Le film de Richard Linklater, paru en 1995, est une éternelle référence en ce qui a trait au thème de deux inconnus tombant amoureux à bord d’un train.

Notons ici que, si Fleabag était présenté d’un point de vue défini, celui de sa protagoniste principale, Run offre un double regard sur les événements. Du moins dans sa phase d’introduction. On suit d’abord la femme qui fuit, puis l’homme qui s’échappe. Au fil de brefs retours en arrière, d’indices du passé, on comprend, un peu, d’où ils viennent, ce qu’ils cherchent, à quoi ils jouent.

L’ensemble, légèrement hermétique, se déroule en huis clos, et le nombre de personnage est limité au possible. On y renoue néanmoins avec la toujours efficace Archie Panjabi, qui jouait dans la solide série judiciaire The Good Wife. Elle devient, ici aussi, une figure mystérieuse qui flirte avec les limites de la légalité. Phoebe Waller-Bridge fait également une apparition.

Au fil d’échanges enflammés, Run s’intéresse à ce qui arrive quand les fantasmes viennent se heurter à la réalité. Quand la vie se révèle vachement plus décevante que ce qu’on espérait. Que les désirs butent contre les responsabilités. « C’est l’histoire habituelle. On se réveille un matin et douze ans ont passé », se désole la fuyarde incarnée par Merritt Wever.

Reste qu’au cinquième épisode, ce que l’on croyait être une histoire sentimentale déraille. Il y a une poursuite, un sac de fric, un cadavre, une taxidermiste. Entre autres.

Sur un tout autre ton que dans Fleabag, Run touche cependant à une idée similaire : le fait de se choisir soi, avant de choisir les autres. Et ce poids qu’une personne peut ressentir de ne pas avoir été à la hauteur des espérances que les autres avaient placées en elle.

Sans oublier que Run traite aussi du thème des gaffes du passé. Celles que l’on préférerait oublier. Mais comme le disait l’amie Boo, dans Fleabag toujours : « Après tout, c’est pour ça qu’il y a des gommes à effacer au bout des crayons mine : parce que les gens font des erreurs. »

Run / Killing Eve 3

Disponible sur Crave-HBO. En français et en anglais, dès lundi, 22 h 35. /  Sur CTV, dès dimanche, 22 h.