La grande quête millénariale de Rose-Aimée Automne T. Morin

Rose-Aimée Automne T. Morin s’est donné trois mois pour devenir la meilleure version d’elle-même.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Rose-Aimée Automne T. Morin s’est donné trois mois pour devenir la meilleure version d’elle-même.

Ils forment la génération la plus riche, la plus connectée et la plus éduquée que la société ait jamais connue. Pourtant, l’anxiété et la détresse psychologique sont en hausse constante chez les jeunes, qui doivent, pour satisfaire leur famille et leurs abonnés sur les réseaux sociaux, de plus en plus composer avec des exigences démesurées.


Les millénariaux devant exceller au travail comme dans les loisirs, en plus de se dépasser sur les plans familial, social, physique et sexuel, pas étonnant qu’ils constituent la génération la plus perfectionniste de l’histoire, selon les résultats d’une étude publiée en mars 2019 par l’Université Dalhousie d’Halifax.
 

Il n’en fallait pas plus à la journaliste et chroniqueuse Rose-Aimée Automne T. Morin pour explorer ce constat sous toutes ses coutures et en exploiter toutes les contradictions. « J’avais le choix entre dénoncer cette pression ou embrasser toute son absurdité. Le choix m’a paru évident. Si j’étais payée pour devenir parfaite, si je disposais de toutes les ressources, est-ce que je pourrais devenir épanouie au maximum ? »

Ainsi est né le projet documentaire Comment devenir une personne parfaite, une série de cinq épisodes de 30 minutes diffusée sur l’Extra de Tou.tv dès le 16 avril. À l’aide de psychologues, de neuropsychologues, de sexologues, de stylistes, de guides spirituels et d’une touche de chirurgie esthétique, la jeune créatrice s’est donné trois mois pour devenir la meilleure version d’elle-même.

« Je suis bien consciente que, si nous sommes autant tournés vers nous-mêmes et autant en recherche d’approbation, c’est d’abord et avant tout parce qu’on est excessivement privilégiés. Le temps est un luxe incroyable, sans compter les ressources financières immenses qu’une telle quête exige. »

Un immense stress

Dans chaque épisode, sa poursuite de l’excellence la mène à rencontrer d’éminents spécialistes qui l’aideront à gravir les échelons de l’intelligence, du sex-appeal, de la spiritualité et de l’organisation : quatre aptitudes hautement valorisées dans la société d’aujourd’hui. « J’ai réussi à m’améliorer sur plus d’un point. En contrepartie, je ne pense pas avoir été aussi malheureuse à un autre moment dans ma vie. Je n’exagère pas, j’ai le bonheur facile habituellement. Ça a été trois mois vraiment difficiles. »

Rose-Aimée Automne T. Morin s’est évertuée à effectuer trois heures de devoirs tous les jours, en plus de maintenir sa profession de pigiste et sa vie sociale. « À force de se regarder le nombril, on tombe vite dans le narcissisme et l’autoflagellation. À partir du moment où tu veux t’améliorer, tu n’es jamais assez bonne. J’étais incapable de me sortir de cette spirale de performance. Je me suis laissé prendre à mon propre jeu. »

Le projet a donc eu un impact non négligeable sur la santé mentale de la journaliste. Même les imageries mentales prises au cours de l’expérience en témoignaient. « Mon cerveau n’agissait plus de la même façon à la fin. Ce n’étaient plus les mêmes zones qui travaillaient. On voyait les changements sur mon anxiété et mon moral. »

Je comprends maintenant qu’on n’a pas à se sentir coupable d’aimer un parent même s’il a broyé beaucoup de gens sur son passage

 

Une quête de réponses

L’expérience ne s’est pas avérée uniquement négative. Même si la jeune femme entrait à reculons dans la spiritualité et le culte de l’image, elle en a tiré des apprentissages indéniables. Pour elle, le fait de chercher à répondre aux stéréotypes de beauté revenait à devoir plaire au très restrictif regard masculin hétérosexuel.

« Mais j’ai compris qu’on peut avoir envie d’essayer de nouvelles propositions et demeurer une femme multiple et complexe. Avec cette série, je ne veux pas condamner les efforts qu’on fait pour devenir une meilleure personne. L’important, c’est d’être conscient, d’être capable de se demander pour qui on le fait, et pour répondre à quoi. »

Pour l’écrivaine, la réponse se trouve peut-être dans son premier roman, Il préférait les brûler, paru en février chez Stanké. Dans cette autofiction, Rose-Aimée Automne T. Morin explore, à travers le personnage de Fauve, sa relation avec son père, un homme complexe et hédoniste qui, se sachant condamné par le cancer, retourne vers son unique fille pour en faire sa dernière femme, son plus important projet.

Fauve devra grandir avec l’angoisse du deuil et l’ambiguïté d’un amour aussi vaste que corrompu ; une enfance dont elle ne sortira pas indemne.

« Au fil du tournage de la série, je me suis rendu compte que mon père avait eu une grande influence sur mon désir de plaire, mon désir d’exister dans l’œil de l’autre. Dans son regard, j’ai compris l’importance d’être séduisante vraiment tôt. Le désir, chez l’enfant, est tabou. Pourtant, c’est une injonction qui est placée sur les fillettes de manière beaucoup trop précoce. »

Malgré ces réalisations d’une grande lucidité critique, le roman est empreint d’une grande tendresse. « Je comprends maintenant qu’on n’a pas à se sentir coupable d’aimer un parent même s’il a broyé beaucoup de gens sur son passage. Mon père peut à la fois être source d’admiration, de tendresse et d’amour pour moi, et source de haine et de colère pour autrui. J’aurais aimé apprendre ça plus jeune. »

Comment devenir une personne parfaite / Il préférait les brûler

En ligne sur ICI Tou.tv Extra dès le 16 avril /  Rose-Aimée Automne T. Morin, Stanké, Montréal, 2020, 232 pages