«La faille»: «affirmation importante»

Bien captés, les paysages faits d’hiver contribuent au cachet de la série «La faille».
Photo: Éric Myre Bien captés, les paysages faits d’hiver contribuent au cachet de la série «La faille».

Dans La faille, il y a de grands espaces, des températures glaciales, des vents violents. Il y a également une communauté tissée serrée. De la violence sous-jacente. Une victime. Et des secrets. Plein de secrets. Partout des secrets.

Mais attention, malgré les apparences, « ceci n’est pas un polar norvégien ». C’est la productrice de la série, Dominique Veillet, qui a tenu à le préciser lors de la présentation des deux premiers épisodes, mercredi, au Centre Phi. Oui, La faille est un polar. Mais un polar québécois. Foncièrement québécois.

Au-delà du fait que le tout se déroule sur la Côte-Nord, et qu’aucun personnage ne s’appelle Sven ou Jørgen, on y trouve un ton, un savoir-faire et une signature bien d’ici.

La signature en particulier, celle de la réalisation, est de Patrice Sauvé. Le cinéaste qui nous a donné, entre autres, l’inoubliable Grande Ourse, fait à nouveau de la grande télé. Et il insiste, lui aussi, sur le sceau d’origine. « Nos personnages ne parlent pas un français propre et international. C’est d’“icitte”. Il y a une affirmation importante. »

D’importance capitale aussi : la direction photo impeccable de Claudine Sauvé. Ces reflets de paysages qui défilent dans la vitre d’une voiture. Ces deux silhouettes masculines plongées dans le noir, prises dans une empoignade chargée de haine, tandis que les flocons tombent autour d’eux, tout doucement.

Notons par ailleurs que les épisodes sont parcourus par des plans de Fermont captés par des drones. Cela aurait pu sembler plaqué. Bon, d’accord, ce trou de mine que l’on creuse, et creuse, et creuse encore représente les multiples couches d’une enquête, voire le vide laissé dans l’âme des personnages par ces pertes jamais comblées. Mais la poésie des images, et leur composition si soignée, ajoute, oui, une couche, de sens.

Un genre « codé »

Cela se sent : les huit épisodes ont été conçus avec soin. Une séquence dans laquelle un loup se faufile à travers un labyrinthe de neige en fait d’emblée foi. Quant au labyrinthe de l’enquête, le téléspectateur y plonge rapidement, sans décrocher. Certes, le suspense policier est un genre mené par des règles (certains diraient même des clichés). Par exemple, la victime est souvent, comme dans ce cas-ci, une jeune femme dont on présente le corps sans vie, plusieurs fois, et de façon plutôt explicite. Cette représentation fait, par ailleurs, depuis un certain temps débat : montrer ou ne pas montrer ces violences faites aux femmes ?

« C’est une histoire très codée, parce que c’est un genre très codé », a confié le scénariste, Frédéric Ouellet. Et c’est pourquoi La faille est remplie de conflits familiaux, de drames camouflés, de quelques personnages aux mines patibulaires travaillant dans la mine à ciel ouvert, coeur économique de cette ville peuplée de résidants permanents et de ce qu’on appelle « des fly-in,fly-out ». À savoir : des travailleurs « volants » qui passent 14 jours dans le Nord avant de repartir pour deux semaines de repos « en bas ». À Québec, à Sept-Îles, à Montréal. En bas.

La série capte bien toutes les sonorités de cet environnement si particulier. L’écho des pas qui résonnent, la neige qui crisse, les bourrasques. Apparemment, des voix ont même dû être réenregistrées en postproduction parce que le froid rendait la diction difficile.

Un froid qui s’est glissé jusque dans les dialogues. « Y a-t-il beaucoup de touristes ces temps-ci ? » demande par exemple l’agente de la Sécurité du Québec envoyée faire l’enquête. En guise de réponse, un ricanement moqueur : « L’autre jour, avec le facteur vent, il faisait moins 60. Même les Français qui tripent sur les traîneaux à chiens vireraient de bord. »

Mais tous les doigts et les visages gelés sur le plateau en valaient la peine, selon Patrice Sauvé. D’ailleurs, comme l’a prouvé Série noire, lorsque bien captés, ces décors faits d’hiver et de noirceur ajoutent instantanément du cachet à une oeuvre. « Au-delà de l’intrigue ou de la qualité narrative, pour un distributeur étranger, ça devient presque… exotique », a ajouté le réalisateur. L’accueil positif reçu à Cannes, lors du dernier MIPCOM (pour Marché international des programmes de communication) le démontre bien.

Soulignons par ailleurs que la série, produite par Pixcom en collaboration avec Québecor Contenu, casse la malédiction du personnage de l’animateur radio qui sonne faux en confiant ce rôle à Karl Gagné Côté. Ce pro des ondes, véritable étoile locale, partage l’écran avec une distribution également étoilée. Notamment, Isabel Richer, qui incarne avec sa justesse et sa prestance habituelles une sergente-détective ne se laissant pas démonter, et Patrick Hivon, parfait dans le rôle du type louche à la mèche courte.

Pour la topographie du tournage, précisions que toutes les scènes extérieures ont été tournées à Fermont et à Saint-Zénon. Celles à l’intérieur des bungalows, à Terrebonne. Et celles se déroulant au centre d’achats muni d’un bar comme d’un salon de coiffure ont été réalisées au Complexe Cousineau de Saint-Hubert. Pour ce qui est des Fermontois, l’équipe assure qu’ils n’ont pas tiqué à l’idée que leur communauté soit dépeinte comme trouble et un brin tordue. De toute façon, c’est une fiction, a rappelé Patrice Sauvé. « Si tout le monde était beau et gentil, ce serait plate. »

Et si c’était plate, La faille n’aurait pas de deuxième saison. Tandis que là, cette dernière a été confirmée.

La faille

Les huit épisodes de la première saison sont diffusés sur Club Illico.