Le retour de «Stranger Things» et des années 1980: bonjour la nostalgie!

La série, de la saison 1 à la saison 3, répond à la définition la plus commune du terme nostalgie: pour les plus âgés, elle suscite un «regret mélancolique d’une chose révolue»; pour les jeunes, elle revêt la forme du «regret mélancolique […] de ce qu’on n’a pas connu», une époque d’autant plus idéalisée qu’elle n’a pas été expérimentée.
Photo: Netflix La série, de la saison 1 à la saison 3, répond à la définition la plus commune du terme nostalgie: pour les plus âgés, elle suscite un «regret mélancolique d’une chose révolue»; pour les jeunes, elle revêt la forme du «regret mélancolique […] de ce qu’on n’a pas connu», une époque d’autant plus idéalisée qu’elle n’a pas été expérimentée.

Après deux saisons qui ont fait fureur, les fans trépignent d’impatience : l’été 2019 marque le retour de Stranger Things au petit écran. Comment expliquer un tel succès et pourquoi les jeunes s’enflamment-ils pour cette série, comme s’ils étaient nostalgiques d’une époque qu’ils n’ont pourtant pas connue ?

Des enfants qui jouent à Donjons et dragons, qui roulent à vélo sans casque et qui communiquent par walkies-talkies. Des ados arborant une coupe « Longueuil » et des filles parées de couleurs fluo à la Flashdance… Sommes-nous en 1983 ? Non, on est dans Stranger Things, une série qui nous téléporte à Hawkins, ville américaine imaginaire qui aurait pu exister il y a 35 ans. Lancée par Netflix en 2016, la série a fait grand bruit, un succès réitéré avec la saison 2 en 2017.

Assumant son décalage avec notre réalité par son esthétique nostalgique, Stranger Things séduit autant le public des ados et les millénariaux qui n’ont jamais vécu les années 1980 qu’un auditoire plus âgé qui y retrouve sa propre jeunesse. Mais qui sont donc ses fans ?

D’E.T. à Eleven : culture pop actuelle et années 1980

D’emblée, la dimension nostalgique de Stranger Things crève l’écran, s’inscrivant dans la fascination actuelle de la culture pop pour les années 1980. Les créateurs de la série s’inspirent des films cultes de Carpenter et de Spielberg, multipliant les clins d’oeil à des scènes iconiques : le déguisement d’Eleven ressemble à celui de E.T.(1982), les déplacements sur des voies ferrées rappellent Stand by Me (1986) et les personnages de la série mentionnent plusieurs films de l’époque, tels que Halloween (1978), Poltergeist (1982) et Ghostbusters (1984).

De surcroît, tout amateur de Stephen King reconnaîtra l’influence qu’a exercée l’écrivain fétiche des années 1980 sur la série qui propose des références aux romans Cujo, Firestarter et Carrie. Dans la série comme chez King, « l’horreur relève autant du quotidien que du surnaturel », comme le souligne Catherine Côté, 27 ans, doctorante en études littéraires et spécialiste de King. Ce phénomène marque aussi l’intrigue de Ça (It), dont le groupe des « Losers » est formé de garçons et d’une fille de 12 ans qui unissent leurs forces pour combattre un monstre tapi dans de sombres profondeurs.

L’illusion de voyager dans le temps est couronnée par la trame sonore de la série : saturée de musique new wave et de mélodies de synthétiseurs, Stranger Things satisfait les amateurs de The Clash, de The Police, de Corey Hart, de Duran Duran et de Foreigner. L’engouement pour la série fait aussi naître l’amour de la musique qui la baigne chez ceux qui grandissent dans un univers sonore bien différent. En témoigne le constat d’Anna, 11 ans : « Vous êtes chanceux, vous avez grandi avec de la vraie musique. Maintenant, il y a plein de chanteurs vulgaires, leurs paroles sont stupides et dégoûtantes. »

Photo: Netflix

Should I stay or should I go ?

Pour le jeune public, les années 1980 de Stranger Things semblent perçues comme une époque « meilleure » que la nôtre. Aujourd’hui, « la nostalgie est un moyen […] de résister à des choses qui vont beaucoup trop vite », souligne Katharina Niemeyer, professeure à l’École des médias de l’UQAM et spécialiste de la nostalgie. C’est ainsi que Stranger Things répond à la définition la plus commune de ce terme : pour les plus âgés, elle suscite un « regret mélancolique d’une chose révolue » ; pour les jeunes, elle revêt la forme du « regret mélancolique […] de ce qu’on n’a pas connu », une époque d’autant plus idéalisée qu’elle n’a pas été expérimentée.

Même si on pourrait croire que les concepteurs de la série ont vécu les années 1980, Matt et Ross Duffer sont nés en 1984… Est-ce grâce à cela que les créateurs savent faire naître chez le public des millénariaux la nostalgie d’une ère qu’ils n’ont jamais connue, célébrant à la perfection ce que Niemeyer nomme « le regret d’un passé qui n’a jamais été et qui aurait pu être ou encore un avenir qui jamais ne sera » ?

Même si la tendance plaît à certains, cette rétromanie révélerait un tarissement de l’imaginaire de la culture pop, estime Simon Reynolds, auteur de Rétromania. Comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur. Pourtant, force est de constater que la formule de l’appât nostalgique est gagnante, comme en témoigne la masse de remakes et de reboots s’inspirant du passé qui envahissent nos écrans.

Photo: Netflix

Nés trop tard : l’insoutenable nostalgie des jeunes

Comment se déploie la fascination des années 1980 chez le jeune public ? Shawn Gambino, diplômé en études internationales de 23 ans, considère que « la nouvelle génération est en perte de repères sociaux, affectifs et politiques. Elle trouve dans le passé un antidote à son malaise devant la froideur du monde postmoderne et hypertechnologique ». En représentant une époque pré-Web et pré-portables, « la série donne l’impression d’une plus grande authenticité des contacts humains chez ses personnages », croit-il.

Quant aux écrans, ils font l’objet d’un double discours : alors que la télévision a un statut de choix chez les Wheeler, elle ne meuble le quotidien d’Eleven que parce qu’elle comble un vide créé par l’absence de rapports humains. Bien que les garçons de la série fréquentent l’arcade, leurs principales activités (vélo et jeux de rôles) semblent plus ancrées dans le réel que dans les artifices du virtuel, ce qui fait réfléchir les ados d’aujourd’hui.

Une autre hypothèse expliquant l’engouement des millénariaux pour les années 1980 pourrait être le statut réservé à l’enfance et à l’adolescence. « Même si les parents de l’époque semblaient plus rigides et moins permissifs qu’aujourd’hui, ils étaient aussi plus négligents », souligne Catherine Côté. Étrangement, l’absence de téléphones portables permettait une autonomie considérable aux enfants et aux adolescents, dont les parents ne pouvaient suivre les moindres déplacements…

Comme le souligne Lucie Dachary, Stranger Things « exalte […] le mode de vie d’un âge que les jeunes peuvent considérer comme un véritable âge d’or ». Selon Shawn Gambino, « cet intérêt porté à la série par les millénariaux et l’idéalisation d’une époque révolue diffèrent donc de ceux du public de 30 ans et plus, notamment sur le plan de l’attachement émotif, car seuls ceux qui les ont connues peuvent réellement s’identifier aux années 1980 ».

Photo: Netflix

« La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste »

Pour un jeune public, la nostalgie catalyserait donc un mélange de déception face au réel et de souhait de s’y soustraire en se catapultant dans une époque fantasmée. Rien de nouveau sous le soleil : à la fin des années 1980, bon nombre d’adolescents rêvaient de Woodstock ou des années 1950, fuyant le new wave pour se plonger dans Pink Floyd, Led Zeppelin ou les Beatles. Ironiquement, c’est dans la musique que fuyaient jadis leurs parents que s’immergent certains adolescents d’aujourd’hui, un éternel retour qui les ramène à l’herbe plus verte de leurs ancêtres.

Quant à eux, les plus âgés vivent la nostalgie sur un mode mélancolique, déchirés entre le souvenir doux-amer de leur propre jeunesse et le soulagement d’avoir échappé aux malaises ingrats de l’adolescence. C’est d’ailleurs avec un brin d’humour que le journaliste culturel David Barnett lance : « Why do TV and cinema love the Eighties so much ? Maybe because we survived them… »

La nostalgie des jeunes et celle des moins jeunes sont-elles si différentes ? Ne peuvent-elles pas offrir l’occasion d’une communion entre les générations, alors que les enfants apprennent à aimer ce qui a fait vibrer leurs parents ? « Ce qui rejoint les deux publics, c’est la nostalgie de l’enfance, d’un âge sans soucis et sans responsabilités. Et ce regret-là, on le ressent tous dès qu’on quitte l’enfance, peu importe notre âge », avance Claudie Lévesque, 19 ans, étudiante au double DEC arts-lettres et sciences.

Quand on écoute ces sages paroles venant d’une si jeune personne, on reconnaît, comme le dramaturge Corneille, que « la valeur n’attend pas le nombre des années »…

Photo: Netflix

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