«Stranger Things 3»: toujours aussi effrayant qu’attachant

Image tirée de la série «Stranger Things 3»
Photo: Netflix Image tirée de la série «Stranger Things 3»

Après une année scolaire exempte de monstres, d’événements apocalyptiques, bref, de catastrophes, Mike, Lucas, Dustin, Will, Max et bien sûr El coulent un été 1985 paisible dans la petite ville de Hawkins, Indiana. Une première en presque deux ans. De fait, les automnes 1983 et 1984 ne furent pas de tout repos, la faute aux créatures issues d’un monde parallèle ayant tenté de s’immiscer de ce côté-ci d’une ouverture sottement pratiquée par des scientifiques trop empressés. Or, Hawkins n’en a pas fini avec le bestiaire lovecraftien, comme le suggérait la dernière image de la saison 2 de Stranger Things. Que vaut la troisième, disponible sur Netflix dès à présent ?

D’abord, un mot sur les scientifiques vilipendés à l’instant. Certes, leurs agissements sont aberrants, mais il n’y aurait pas de série sans eux. Ils constituent des figures incontournables du genre, les tenants d’une convention : pas de savant fou (ou poussé par un supérieur plus fou que lui), pas de découverte dangereuse pour l’humanité, et donc pas d’histoire. Il s’agit d’archétypes.

Et des archétypes, Stranger Things n’en manque pas. C’est particulièrement vrai chez les personnages plus jeunes : la bande de copains geeks, le bellâtre, le dur à cuir, la tomboy, etc. Sauf que les Duffer Brothers, créateurs de la série, sont loin d’être inconscients de recourir à des variations de personnages vus mille fois autre part.

Ainsi, chacun de ceux-ci charrie dans son sillage des a priori et, y ayant été exposé dans d’autres films et séries, le spectateur anticipera tel ou tel comportement ou tournure d’événement. Mais justement, les Duffer Brothers utilisent ces attentes pour mieux les déjouer.

Le procédé a été établi dès la première saison. Steve en constitue un bon exemple : élève populaire, il est présenté comme un antagoniste qu’on se plaît à détester, puis, au gré des épisodes, une complexité se fait jour et il est désormais l’un des personnages les plus sympathiques.

Regarder ou pas la saison 3 de Stranger Things ?

Succès en série

À cet égard, la troisième saison a l’intelligence de ne pas élargir davantage sa galerie déjà copieuse de protagonistes. Non plus qu’elle ne s’avise de transporter l’action hors des limites de Hawkins (hormis un prologue dont on taira la teneur), et ce, contrairement à la seconde saison. Cette unité de lieu aide à la cohésion globale et se révèle tout particulièrement utile lors des cinquième et sixième épisodes, où les personnages, séparés en trois factions pour autant de sous-intrigues à lier ultérieurement, s’agitent dans ce qui menace un temps de virer au chaos narratif.

Heureusement, les deux derniers épisodes rattrapent puis resserrent les différents fils. Haletante, la finale ménage d’intenses moments de tension et d’émotion, en respect avec la tradition établie dans la série. Oui, ces passages un tantinet appuyés irriteront souverainement les cyniques, mais à ce stade, on sait à quoi s’attendre, et surtout si l’on fait partie, ou non, du vaste public cible de Stranger Things.

Car on parle d’un phénomène. La série se déroulant au cours des années 1980, le facteur nostalgie a, à l’évidence, beaucoup joué dans ce succès signature de Netflix. Sur ce point, en revisitant la saison originelle, on ne peut que constater une fétichisation de cette période facile à parodier avec sa musique caractéristique et ses looks improbables. L’abondance de clins d’oeil tenait, et ce jusque dans la construction du récit, autant de l’enthousiasme sincère de la part des créateurs que de l’étalage compulsif de références (à John Carpenter, Stephen King, Steven Spielberg, etc.).

Là-dessus, les Duffer Brothers se sont calmés un brin, mais à peine. À la liste déjà longue de renvois à la culture populaire d’alors, s’ajoutent en vrac ce coup-ci The Terminator, Back to the Future, Day of the Dead… Les férus d’horreur ne manqueront pas de relever que ce dernier film, réalisé en 1985 par George A. Romero, est la suite de son film culte Dawn of the Dead, dans lequel un groupe disparate repousse des zombies en se réfugiant dans un centre commercial. On vous le donne en mille : un centre commercial vient d’être inauguré à Hawkins lorsque s’ouvre la saison 3 et l’endroit revêtira, il appert, une importance capitale. C’est aussi là un exemple, pour revenir à cette idée d’unité de lieu, de renouvellement de l’intérieur d’un décor imposé.

Formule éprouvée

Pour le compte, si la saison entière est contenue dans la petite ville imaginaire de Hawkins, l’histoire n’en est pas moins tributaire d’enjeux extérieurs. On ne peut trop en dire, mais on rappellera simplement que les années 1980 furent notamment synonymes de guerre froide.

À ce propos, ce qui séduit le plus par rapport à cet enjeu n’est pas contenu dans les scénarios des huit épisodes, mais dans les allusions visuelles (oui, d’autres hommages) à Invasion of the Body Snatchers et à The Blob. Ces classiques de la série B des années 1950 témoignent, par le jeu de la métaphore, de la paranoïa communiste qui sévissait alors aux États-Unis. Qui verra comprendra.

Toutefois, et c’est là l’une des clés de la réussite de Stranger Things, la série fonctionne de manière autonome même si l’on n’a vu aucun film cité et que l’on n’a pas connu de visu les années 1980. Privée de l’effet de nouveauté de la première saison, mais supérieure à la seconde, la troisième saison mise à fond sur ses forces, à commencer par des personnages bien campés auxquels on s’est attaché, voire identifié, et qui sont ici approfondis de façon substantielle (ne serait-ce que parce que s’ajoutent les tourments de l’adolescence).

À l’écriture, on s’en tient à la formule éprouvée : une mise en place rythmée de trois épisodes, suivie d’un crescendo inégal mais efficace décliné sur trois autres, puis un dénouement divisé en deux épisodes culminant sur un affrontement explosif. À la technique, la réalisation dont s’acquittent souvent eux-mêmes les Duffer Brothers dénote une aisance certaine. On remarque, çà et là, un souffle absent des deux autres saisons, et il est des scènes franchement mémorables, comme ce cache-cache létal dans un palais des miroirs. En somme, c’est du bonbon.

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