Claude Lafortune, la sagesse d’un manieur de ciseaux

Entre 1976 et 2000, Claude Lafortune a animé d’épatantes émissions de bricolage.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Entre 1976 et 2000, Claude Lafortune a animé d’épatantes émissions de bricolage.

Dans le cadre d’un colloque qui célèbre les 50 ans du rapport Rioux sur l’enseignement des arts au Québec, l’Université du Québec à Montréal remet mercredi un doctorat honoris causa à l’artiste du papier Claude Lafortune, qui a marqué la télévision avec les émissions Parcelles de soleil et L’Évangile en papier. Le Devoir s’est entretenu avec lui.

« Par la télé, je voulais donner le goût aux enfants de créer », laisse tomber Claude Lafortune, 82 printemps au compteur, mais à l’esprit coupant comme une paire de ciseaux. Celui qui en début de carrière a été professeur d’arts plastiques pour les jeunes a fini par passer 26 ans au petit écran à travailler avec eux.

Entre 1976 et 2000, Claude Lafortune a marqué une génération de téléphiles fascinés par le travail du diplômé de l’École des beaux-arts de Montréal. L’homme maniait l’art du papier de manière impressionnante, et réussissait sans cesse à épater les petits mousses avec ces créations si simples et complexes à la fois.

« À la télévision, on me voyait faire des personnages, mais jamais je ne disais comment faire, explique-t-il. Je donnais des techniques de base, mais comment les terminer, ça appartenait aux enfants. La créativité, ce n’est pas un livre de recettes, ce n’est pas un gâteau. L’enfant doit exprimer ses émotions, ce qu’il a en dedans. »

M. Lafortune, qui a commencé sa carrière télévisée en 1973 avec Du soleil à cinq cents, se demande si les jeunes d’aujourd’hui, rivés à leur téléphone intelligent, prennent le temps de « créer quelque chose avec leurs mains, avec leur cœur ». Ces appareils sont d’une grande puissance, dit-il, « mais il n’y a pas la sensibilité de la main », voire de la matière.

La jeune génération évolue dans un univers qui va vite, et où les gamins sont plus « vieux » rapidement, plus en contact avec un monde adulte, croit Claude Lafortune.

« L’émotion, la fumée, il faut que ça sorte, sinon ça va éclater. Quand on fait des arts, ça permet de sortir ce qui est trop lourd en soi. C’est important pas seulement d’un point de vue esthétique, mais juste pour le fait de créer, le fait d’avoir fait l’exercice qui permet de se libérer. »

« C’est pas fini »

Claude Lafortune est touché de la récompense honorifique qu’il recevra mercredi. « C’est un beau couronnement de ma carrière », dit-il d’emblée, ajoutant rapidement que « c’est pas fini » pour autant.

L’artiste n’est plus sur nos écrans depuis 2000, soit depuis la fin de Parcelles de soleil, mais il n’a jamais arrêté de couper le papier, livrant même des oeuvres qui ont été rassemblées dans différents musées, dont celui des religions de Nicolet et La Pulperie à Chicoutimi. Une exposition sera aussi présentée à partir du 21 juin au Musée Marguerite-Bourgeoys, dans le Vieux-Montréal.

« J’ai toujours senti que j’étais un phénomène à part. “Où tu t’en vas avec tes papiers ?” qu’on me disait. Mais j’allais dans quoi j’étais heureux. J’ai continué à faire ça. Et je suis étonné aujourd’hui de voir comment tout ça a reviré. »

Plusieurs personnes l’arrêtent encore au centre commercial ou dans la rue pour lui témoigner un peu d’amour ou lui faire part de souvenirs précieux.

« C’est pas des choses extraordinaires que j’ai faites, c’est sans prétention. Mais il y a une réponse. Les gens, si on leur donne des choses vraies, simples, ils vont les accepter. »

Évangile et différence

C’est l’émission L’Évangile en papier qui aura marqué le plus la carrière de celui qui a aussi été créateur de décors pour la télé et le cinéma — Sol et Gobelet, La Ribouldingue, et même IXE-13, c’était lui ! « L’Évangile, ça m’a collé dessus. Et dire que ça durait 15 minutes avant la messe le dimanche matin. Mais c’était tout simple, je m’amusais comme un enfant qui jouait aux soldats ou à la poupée. »

L’émission n’était pas commandée par l’Église, souligne-t-il. Lui-même croyant, il avait bien davantage envie de parler des valeurs que de l’institution. Il voit d’ailleurs aller les débats autour de la laïcité avec une certaine tristesse.

« Qu’on soit croyant ou pas, il y a là quand même la base d’une vie, qu’on croie qu’après la mort ce soit fini ou qu’il y ait un paradis, dit-il. Ce n’est pas important pour moi. Je trouve ça dommage qu’il y ait une mode où on veut balayer tout ça. On va jeter le bébé avec l’eau du bain. On mêle l’objet véhiculé avec le véhicule. »

Pendant les douze ans de Parcelles de soleil, c’est le respect des différences qui était au coeur du travail de Lafortune. « N’essaie pas d’être un tournesol si tu es une marguerite, illustre-t-il. Essaie d’être la plus belle des marguerites. Sois ce que tu es, sois-le au maximum. »

Et lui, qu’est-il ? « Moi ? Je suis un grand rêveur, quelqu’un qui est bien dans son monde de création. Je suis un grand bébé qui a 82 ans, et qui s’amuse encore à faire des bonshommes en papier. Je suis heureux et épanoui. »

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