«Fosse/Verdon»: l’homme qui voulait être Fred Astaire

La série «Fosse/Verdon» est une mise en lumière de la trajectoire de ce tandem pas comme les autres, inspirée de la biographie de Sam Wasson et sous la houlette du réalisateur Thomas Kail.
Photo: FOX La série «Fosse/Verdon» est une mise en lumière de la trajectoire de ce tandem pas comme les autres, inspirée de la biographie de Sam Wasson et sous la houlette du réalisateur Thomas Kail.

Dans Une femme est une femme (1961), de Jean-Luc Godard, la pétillante Angela (interprétée par la non moins éclatante Anna Karina) rêve à voix haute de jouer dans une comédie musicale de Bob Fosse. Elle n’était pas la seule à l’époque et, au fil des décennies, avec la notoriété grandissante du danseur devenu chorégraphe puis cinéaste, Broadway est devenu le temple de celui qui allait dépoussiérer la comédie musicale américaine : on s’y bousculait pour faire partie de ses fidèles.

Cette petite révolution, l’artiste iconoclaste né à Chicago en 1927 ne l’a pas effectuée seul, et ses débuts de chorégraphe sont remarqués dès 1954, avec The Pajama Game. Plus tard s’épanouira, à ses côtés, une autre légende new-yorkaise, la danseuse et actrice Gwen Verdon (1925-2000), un talent exceptionnel confirmé par l’obtention de quatre prix Tony au fil de sa carrière. Et si la figure de Shirley MacLaine est indissociable du film Sweet Charity (1966), adaptation des Nuits de Cabiria de Fellini, la création du personnage sur scène, on la doit à Verdon, qui foudroya ceux et celles qui l’ont vue.

Injuste qu’une star de Broadway soit mise de côté par Hollywood au moment de transposer au cinéma une pièce ou une comédie musicale à succès ? L’histoire regorge d’artistes talentueux laissés sur le carreau pour cause de relative notoriété ; Jessica Tandy, la première interprète de Blanche DuBois dans Un tramway nommé Désir, de Tennessee Williams, a vu sa place dérobée par Vivien Leigh au cinéma.

Conquérir le monde

Il en est brièvement question dans la série Fosse/Verdon, une mise en lumière de la trajectoire de ce tandem pas comme les autres, inspirée de la biographie de Sam Wasson et sous la houlette du réalisateur Thomas Kail. Celui-ci n’a pas fait appel à des artistes de scène pour personnifier ces deux monstres sacrés, préférant des vedettes de cinéma dont les passages à la télé sont parcimonieux. Car Sam Rockwell (Vice, Three Billboards Outside Ebbing, Missouri), dans la peau du workaholic alcoolique Fosse, et Michelle Williams (Brokeback Mountain, My Week With Marilyn), gracieuse et digne Gwen Verdon, mènent une brillante carrière au grand écran. Mais comment résister à l’honneur d’incarner ces grandes icônes ?

À en juger par les deux premiers épisodes accessibles aux médias, cette opulence clinquante apparaît contenue, en phase aussi avec les fantasmes artistiques de Fosse rêvant qu’une seule porte puisse séparer son appartement de la salle de répétition. C’est là qu’il semblait dominer le monde, et séduire un nombre incalculable de danseuses, forgeant ainsi sa réputation de tombeur — réputation qu’il allait lui-même révéler au grand jour quelques années avant sa mort en 1987. Avec All That Jazz (1979), il décrochera même une Palme d’or pour sa flamboyante franchise.

Mais avant que Fosse ne puisse conquérir le monde du cinéma, il a longtemps fait de New York son terrain de jeu, lui qui tout jeune rêvait de suivre les pas de Fred Astaire, l’ambition d’un enfant de la balle, fils d’un acteur de vaudeville montant sur scène à ses côtés dès l’âge de cinq ans. Voilà un détail autobiographique nullement livré d’emblée dans cette série prenant plusieurs détours chronologiques pour mieux dresser le portrait d’une relation artistique exceptionnelle. Et une relation conjugale passionnée, orageuse, hors du commun pour l’époque.

Fosse et Verdon se sont croisés lors de la création d’une comédie musicale où déjà éclataient la précision et l’exubérance du chorégraphe. La mise au monde de Damn Yankees (1955) coïncidera avec celle de leur amour, alors qu’ils étaient déjà tous deux mariés, Fosse pour la deuxième fois. Qu’à cela ne tienne : les collaborateurs deviendront vite amants et jetteront les bases d’une association qui survivra aux infidélités notoires d’un homme que les tourments ne cesseront jamais d’assaillir.

Talents et ambitions

Dans le premier épisode intitulé « Life is a Cabaret », cette dynamique se déploie en de multiples digressions temporelles où s’entrechoquent moments euphoriques et petites trahisons, présentant aussi Gwen Verdon non pas en victime consentante, mais en femme lucide qui ne s’accrochera pas désespérément à Fosse. Après leur séparation en 1971, ils seront toujours légalement mariés, et parents d’une fille, Nicole, née en 1963 (et coproductrice de la série). La danseuse apparaît sous un jour plus favorable, capable de mansuétude à l’égard des autres, mais nullement naïve sur les incartades de celui dont la tyrannie en salle de répétition était légendaire.

Photo: FOX

Sweet Charity, « le fiasco à 20 millions de dollars », avait fragilisé la confiance de Bob Fosse le cinéaste. Quelques années plus tard, avec Cabaret (1972), il entrera par la grande porte. La conception de ce film ne sera pas de tout repos : tourné en partie à Munich pour recréer le Berlin des années 1930 et Gwen Verdon acceptant d’être son bras droit, seule capable de maintenir à flot un bateau voguant souvent à la dérive. Avec un capitaine porté sur la bouteille et craquant pour une traductrice allemande, les ingrédients semblaient réunis pour un échec, et pourtant…

La série, elle, illustre à la perfection le talent et les ambitions de ce couple exceptionnel, mais joue rarement la carte de la flamboyance typique des grands spectacles de Broadway. Souvent confinés dans de chics appartements new-yorkais ou des salles de répétition sans âme, le véritable éclat de Fosse/Verdon émane du tandem Rockwell-Williams.

À ses interprètes, quelques heures avant sa mort à Washington D.C., Fosse avait lancé : « Dansez comme si vous alliez percuter le paradis. » Avec Gwen Verdon, il avait déjà sa place au panthéon de la culture américaine.

Fosse/Verdon

FX, mardi, 22 h