Faire avancer le débat

Raed Hammoud et Isabelle Maréchal
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Raed Hammoud et Isabelle Maréchal

Dans un monde où la discussion publique se fait le plus souvent à coups de messages intempestifs sur les réseaux sociaux, l’idée même du débat d’idées mérite un peu d’amour. Télé-Québec va d’ailleurs en ce sens en lançant dès jeudi sa nouvelle émission Zone franche, qui carbure aux tractations et aux échanges serrés sur des sujets chauds.

Animée par Isabelle Maréchal et Raed Hammoud, Zone franche donne aux téléspectateurs québécois une rare occasion de s’immerger dans des débats de société qui vont plus loin que le simple affrontement face à face. Sur un plateau circulaire, au moins six invités se colletaillent sous le regard attentif des deux meneurs.

« Je pense qu’on ne débat pas en ce moment », raconte Raed Hammoud, que l’on peut voir à l’émission Dans les médias et à qui on doit le documentaire T’es où Youssef ?. « Il y a des gens en vases clos qui communiquent entre eux, et chacun prêche pour sa paroisse. C’est très confortable de faire ça et de prêcher au même monde, sur les mêmes sujets. Que ce soit à gauche ou à droite, je trouve les gens très paresseux. »

« Mais bon sang que nous, les Québécois, avons de la misère avec le débat ! » lançait d’ailleurs l’animatrice et productrice Marie-France Bazzo dans une récente chronique du magazine L’Actualité.

Ce constat est partagé pas plusieurs, dont Isabelle Maréchal, qui elle-même mène chaque jour sur les ondes des stations de Cogeco une émission d’opinion et d’affaires publiques. « C’est clair que la politique, la religion, la laïcité, l’immigration ou le racisme, ce sont des sujets qu’on aborde à Zone franche, mais qu’on a de la difficulté à aborder même avec des proches, parce qu’on sait que ça va faire des flammèches. Et ça ne nous tente pas, de gérer les conflits, au Québec. »

Et pourquoi donc ? Sophie Durocher, qu’on peut lire dans Le Journal de Montréal et qui anime à Qub l’émission On n’est pas obligé d’être d’accord, y voit d’abord une question d’éducation. Celle qui est née en France et qui a par la suite fait son secondaire au Québec dans une école arrimée au système scolaire de l’Hexagone estime que dans la tradition française « on apprend à débattre quasiment avec un biberon dans la bouche : thèse, antithèse, synthèse ». Au Québec, ajoute-t-elle, la tradition est simplement différente, plus proche du consensus.

« L’idée de débattre, d’argumenter, sans personnaliser le débat, c’est plus récent au Québec. C’est un nouvel outil, qu’on n’est pas capable de vraiment utiliser, explique celle qui a animé l’émission de débat Open télé sur les ondes de MAtv. Je ne dis pas ça de façon condescendante, mais on apprend à courir et à marcher en même temps, et c’est pour ça qu’il y a des maladresses. »

C’est là un vieux problème, ajoute Anne-Marie Dussault, animatrice de 24/60 sur les ondes de RDI. La peur de débattre, elle est en partie là, croit celle qui a longtemps animé Droit de parole à Télé-Québec. « Mais il y a aussi une volonté de contrôler la parole. Les gens qu’on invite vont dire : “Je vais venir”, mais ils ne veulent pas de débat. Ils veulent exprimer leur point de vue de A à Z, sans être contredits. »

Selon Mme Dussault, « le tsunami d’opinions a pris le relais sur les plateformes numériques, parfois au détriment des idées ».

Entre quatre yeux

C’est là où Zone franche, une production d’Urbania, peut se montrer une émission utile. Le concept, dit Raed Hammoud, « c’est d’avoir une vraie place pour se dire les choses, sans possibilité de quitter le plateau, de bloquer l’autre. Et c’est de mettre en face des gens qui sur papier, ou quand tu les suis, n’ont rien pour être rapprochés ».

La nouvelle production télé commence toujours par une série de faits et de statistiques, et comprend un duel et un témoignage, question d’incarner la discussion.

Que les gens se parlent entre quatre yeux, voilà une approche que salue Anne-Marie Dussault. « La force des débats qu’on a sur nos ondes, c’est de mettre les gens en présence les uns des autres, dit-elle. J’ai toujours pensé qu’un débat qui soulève les bons enjeux, c’est comme un documentaire qui se construit en direct, où les participants, sans filtre, sans montage, contribuent à l’éducation d’un point de vue sur un enjeu et se confrontent à ceux des autres. »

Ce sont là toutes des choses qui ne peuvent pas vraiment se faire — ou alors qui se font trop peu souvent — sur les réseaux sociaux, croit Sophie Durocher.

« C’est des égouts à ciel ouvert, ce n’est absolument pas la place pour débattre, tranche-t-elle. J’ai essayé quelques fois de discuter avec des gens, mais ce n’est pas un format qui permet le débat. Ça permet l’insulte, l’effet de toge. »

Changer d’idées ?

Au moment où ces lignes étaient écrites, Hammoud et Maréchal avaient déjà enregistré cinq des dix débats de cette saison de Zone franche. Et si plusieurs des invités aux positions antagonistes finissent l’émission en se comprenant mieux les uns les autres, voire en échangeant en coulisses leurs coordonnées, les deux animateurs avouent que les points de vue de chacun changent rarement, voire pas du tout.

« Mais l’idée est de servir le téléspectateur, précise Isabelle Maréchal. Et nos invités, on les utilise pour qu’on comprenne mieux une situation, un sujet. »

Si Sophie Durocher croit que du « choc des idées naît la lumière », Anne-Marie Dussault y voit une « plateforme démocratique extraordinaire ».

« Il faut de l’émotion, de la passion, de la raison, de l’intelligence, de la perspective, de la connaissance, lance la journaliste d’expérience. Je trouve qu’un débat permet de partager la connaissance qu’on a sur un sujet. »

Débat ou spectacle ?

Par contre, aux yeux de Mme Dussault, un bon débat dans les médias, « ce n’est pas un spectacle », et ceux qu’elle mène s’enracinent dans une démarche journalistique.

Du côté de Zone franche, il se dégage, par le décor impressionnant et par la présence d’un public, un léger relent d’émission de divertissement, voire de quiz du genre Le tricheur, même si le tout est plongé dans un contexte rigoureux où les animateurs maîtrisent leurs dossiers et connaissent leurs invités.

Mais Raed Hammoud est catégorique, pas question ici de faire de l’esbroufe pour attiser la curiosité. Le grand consommateur de médias et de télé française n’est pas chaud devant l’approche des émissions comme On n’est pas couché. « Je préfère de loin l’approche québécoise qui consiste à ne pas faire que des combats de coqs. […] Ça serait facile pour nous de réunir des gens qui n’ont aucune envie de réfléchir, ça donnerait de la bonne télé et ça ferait des flammèches, mais ce n’est pas le but de Zone franche. Au contraire. »

Petit guide pour un bon débat

Que faut-il mettre en place pour avoir un bon débat d’idées ? Anne-Marie Dussault, la papesse québécoise du genre, a son propre petit guide en la matière.

« Ça prend d’abord la bonne question, qui tient compte de la perspective sociale, historique, politique, parfois économique. » Il est aussi nécessaire d’avoir de la documentation à la base, des faits sur lesquels s’appuyer, ajoute l’animatrice. « Il faut également trouver les bons protagonistes. Des gens qui ont la plus grande profondeur possible sur un sujet, qui l’ont défendu, pour qui c’est la cause de leur vie. »

Les intervenants doivent aussi être capables de défendre leur point de vue dans le respect, ajoute-t-elle. « C’est arrivé dans le passé qu’on n’invite pas telle personne parce qu’elle est trop dans le pointu ou dans l’extrême, et que ça risque de faire déraper le débat. On veut éviter les démagogues. »

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Zone franche

Télé-Québec, jeudi, 20 h ; rediffusions vendredi, 22 h, samedi, minuit, dimanche, 21h, lundi, 13 h et minuit