«I Speak français»: pour le «love» du français

Si elle avait pu, Karina Marceau aurait posé une question qu’elle jugeait fondamentale. «Trouvez-vous l’anglais plus “cool” que le français? Mais ça ne se demande pas en sondage. Et puis le mot “cool”, c’est ringard.»
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Si elle avait pu, Karina Marceau aurait posé une question qu’elle jugeait fondamentale. «Trouvez-vous l’anglais plus “cool” que le français? Mais ça ne se demande pas en sondage. Et puis le mot “cool”, c’est ringard.»

Karina Marceau entre dans un café de Gatineau. L’employé l’accueille d’un « Bonjour ». Elle s’étonne qu’il ne soit pas suivi d’un « Hi ». « Non. C’est juste bonjour. » Présenté sur les ondes de Télé-Québec le 20 mars, I Speak français est constitué de plusieurs passages de la sorte. Évidemment, l’événement est anecdotique. « On ne peut pas prendre ce que j’ai vécu dans ce café et l’appliquer mur à mur en Outaouais », observe la réalisatrice.

C’est pourquoi elle a d’abord voulu mener un sondage. Pour obtenir « un portrait relativement juste ». Pour appuyer ses entrevues « par quelque chose qui est scientifiquement valable ». À l’écran, on la voit d’ailleurs préparer, avec des employés de la firme SOM, ses questions. Celles auxquelles près de 1000 participants québécois de 18-30 ans ont fini par répondre de façon anonyme.

Pour être honnête, nous dit-elle, si elle avait pu, Karina Marceau aurait posé une question qu’elle jugeait fondamentale. « Trouvez-vous l’anglais plus cool que le français ? Mais ça ne se demande pas en sondage. Et puis le mot cool, c’est ringard. »

Autre chose qu’elle trouve ringard : « taper sur la tête des jeunes ». « Déchirer notre chemise en parlant de leur attitude, on est bons là-dedans. J’ai plutôt voulu faire un portrait. Observer sans juger. »

Pour ce faire, elle a mené des entretiens. Avec les joueurs d’une équipe de soccer, avec des membres d’une ligue d’impro, avec des étudiants en coiffure et esthétique, avec de futurs scientifiques. En Gaspésie, en Outaouais, à Montréal, à Québec.

La réalisatrice qui, par le passé, s’est intéressée notamment à la question des avortements sélectifs en Inde (Filles de jardiniers) et à la vie des enfants de politiciens (La politique n’est pas un jeu d’enfants) a ainsi voulu décortiquer le rapport des millénariaux au français. « Savoir s’ils ont une fierté de le parler, s’ils estiment avoir un rôle à jouer pour sa survivance, s’ils sont inquiets. »

Vaste sujet à couvrir en cinquante et quelques minutes… Le temps, tout juste, d’aborder son tourment de découvrir qu’une majorité des répondants de Québec ont affirmé être favorables à un relâchement de la loi 101 pour pouvoir se scolariser en anglais plus tôt. Puis, sa surprise d’apprendre que c’est à Montréal qu’ils se sont dits le plus fiers de parler français. « Nos projets ne sont jamais parfaits. J’ai l’humilité de le dire. Il m’a fallu beaucoup de travail pour arriver à quelque chose de clair. Les propos des jeunes étaient parfois contradictoires. Ceux des experts aussi. »

Les experts en question : la linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin, le professeur de littérature Benoît Melançon, Mathieu Bock-Côté, Denise Bombardier. « Leurs arguments sont porteurs et nourrissants, estime Karina Marceau. Mélangés ensemble, je crois qu’ils donnent un bon ragoût qui permet de se sustenter sur la question. »

La réalisatrice place également des interventions de Catherine Dorion, alors candidate à l’investiture de Québec solidaire dans Taschereau. « Je trouvais intéressant de voir cette indépendantiste affichée s’adresser aux jeunes en utilisant une langue qui est très proche d’eux, qui est remplie d’anglicismes. Et ça marche. Ils l’écoutent. »

Et eux ?

Animatrice culturelle sur les ondes de Radio Gaspésie, Émilie Fortin fait peut-être preuve de la plus grande passion dans le documentaire. Entourée des membres de sa ligue d’impro, elle lance : « Au Québec, tu dois pouvoir naître ! Grandir ! Aller à l’école ! Vivre ! Aimer ! Mourir ! Et le tout, en français ! »

Un an après le tournage, la jeune femme âgée de 21 ans le répète : « Je veux que mes enfants puissent travailler, aimer, faire toute leur vie en français. C’est intrinsèque à ce que l’on est. La langue dans laquelle on parle, la langue dans laquelle on pense. »

Et cette idée voulant que « les jeunes parlent mal », elle en pense quoi ? « Mon emploi, c’est de communiquer. Ça irait mal si je ne savais pas bien le faire ! Personnellement, je n’ai jamais eu droit à ce préjugé. Par contre, je dois dire qu’à l’inverse, j’ai parfois roulé des yeux face au français de certains autres. »

Thomas-Alexandre Jolicoeur, lui, dit entendre beaucoup de stéréotypes à l’égard de la langue utilisée par « les jeunes ». Étudiant à HEC en administration des affaires, celui qui terminait son DEC au cégep Champlainau moment du tournage se désole que ses contemporains soient perçus comme « reniant leur langue parce qu’ils emploient parfois des mots en anglais ».

Cet amoureux du français âgé de 19 ans estime par exemple que l’utilisation de mots vulgaires anglophones, fortement critiquée par certains intervenants du film, se drape d’un désir de… politesse. « J’ai une théorie voulant que lorsque l’on utilise les mauvais mots d’une autre culture, c’est pour les banaliser », lance-t-il.

Oui, comme le dit Karina Marceau : « Il s’agit d’un sujet émotif, épidermique. Mais je trouve sain de débattre, de réfléchir. Nous sommes 8 millions de Québécois dans une mer d’anglophones. Si on ne se questionne pas sur la langue… »

De ce documentaire pour lequel elle a voulu employer un ton « qui n’est pas ampoulé et des textes écrits pour être dits », la réalisatrice retient principalement une chose. « Les jeunes ont un cri du coeur : faites-nous aimer le français ! »
 

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I Speak français

Télé-Québec, mercredi, 20 h. Suivi d’une édition spéciale des Francs-tireurs sur le même sujet.