Les mondes d’Elena Ferrante se télescopent sur les écrans

La beauté de Lila (Gaia Girace, à l’adolescence, à gauche) est sauvage, colérique, indomptée. Lenù (Margherita Mazzucco) est peut-être plus empotée, plus retirée en elle-même que ce qu’on imaginait.
Photo: HBO La beauté de Lila (Gaia Girace, à l’adolescence, à gauche) est sauvage, colérique, indomptée. Lenù (Margherita Mazzucco) est peut-être plus empotée, plus retirée en elle-même que ce qu’on imaginait.

Elles ont été nombreuses les lectrices, et nombreux les lecteurs (mais quand même moins, hein…), à plonger ces dernières années dans L’amie prodigieuse (Folio). Nombreux aussi à s’abandonner aux trois autres mouvements de cette romanesque « quadrilogie napolitaine », signée par la fantomatique auteure italienne encore aujourd’hui cachée sous le pseudonyme d’Elena Ferrante.

Au Québec seulement, on parle de quelque 100 000 exemplaires vendus des quatre tomes confondus — du méga-best-seller pour notre petit marché. En France, on toucherait aux trois millions de livres vendus, selon Gallimard. Voilà que les solaires personnages Lenù et Lila et leur incroyable, inconditionnelle autant que toxique amitié passent sur les écrans. En italien s’il vous plaît. La virtuosité narrative de Ferrante réchappera-t-elle à cette mise en image ?

Photo: HBO

C’est un art délicat que celui de l’adaptation littéraire, qui peut tenir comme la traduction autant de la trahison que de la relecture inspirée. Pour le lecteur qui chouchoute la liberté d’imaginer que laisse le livre, le passage au petit écran peut tenir d’insulte à l’intelligence. J’en suis. Après avoir dévoré en sept mois L’amie prodigieuse et Le nouveau nom, aussi, les traductions françaises se faisant attendre, Those Who Leave and Those Who Stay et The Story of the Lost Child qui forgent le cycle napolitain, après avoir sauté en arrière dans la bibliographie sur le superbe mais moins bien traduit Les jours de mon abandon, et terminé cette boulimie de fan finie par Poupée volée et L’amour harcelant, j’attendais, avouons-le, le début de la télésérie My Brilliant Friend avec en main stylo et carnet comme une brique et un fanal.

Or, une fois passées les quelques minutes du prologue si austères à l’écran, alors qu’elles sont si mystérieusement serrées dans le livre, il n’aura fallu que quelques plans pour que fondent toutes réticences, comme fond Lenù sous le regard de Nino. C’est par l’oreille que s’insinue le charme, d’abord par les chantantes et chaudes fluctuations du dialecte napolitain. Car HBO propose ici pour la première fois une série « pas en anglais », sous-titrée, coproduite avec l’italienne RAI. Et la part sonore de cette réalisation de Saverio Costanzo (Hungry Hearts) est riche, nourrie des cris d’enfants de la rue, de musique — âme italienne oblige — un chouïa trop dramatique, des ragots des commères qui volent de balcon en balcon, du passage du train dont le rail délimite le quartier de cette banlieue pauvre de Naples, circa 1950.

La direction photo, dans les gris et la crasse que le soleil ne semble jamais percer, fait revivre ce Naples-là, pauvre et industrieux, si important et prégnant qu’il en est un personnage. Car l’amitié, qui lie de l’enfance à la soixantaine Lenù (le p’tit nom d’Elena Greco) et Lila (Lina Cerullo), n’est que trame dans ce qui est finalement un grand portrait d’un petit bout de l’Italie à l’aube de sa modernité. Y sont surlignées les césures créées par le fait d’être né là homme ou femme et par les classes sociales — clivées abruptement entre pauvres cordonniers ou marchands de fruits et riches pharmaciens, pâtissiers, prêteur sur gages souvent plus qu’un peu mafieux.

La densité des rivières

Le scénario est cosigné et supervisé d’une main de fer par Mme Ferrante. Dans une entrevue accordée au New York Times, M. Costanzo explique comment il a travaillé avec cette auteure fantôme, comment il a reçu au cours des dix dernières années par courriels ses huit scénarios commentés de notes parfois brutales de fermeté. Des notes telles « Ce dialogue est ridicule, la façon dont elle parle ici est ridicule » ou de points non négociables, comme la nécessité de terminer sur le grandiloquent et vulgaire banquet du mariage de Lila. La force des six épisodes vus, sur les huit de la première saison, tient dans la durée et le lent déploiement. Les six premières heures d’écoute couvrent exactement les 300 premières pages d’un roman qui en compte 430. Il y a place à la subtilité.

Le jeu des alliances et des animosités familiales, presque claniques, si développé dans le roman, se fait à l’écran à travers de simples regards, francs ou coulés. La connivence qui lie Lila à la folle Melina se remarque dans leurs costumes presque identiques. Les sursauts de violence, qui foudroient tout le quartier, semblent plus durs en images et expliquent la réserve, l’obséquiosité même, des moins riches. Entre autres choses.

 
Photo: HBO L’amitié, qui lie de l’enfance à la soixantaine Lenù (Elisa Del Genio, gauche) et Lila (Ludovica Nasti), n’est que trame dans ce qui est un grand portrait d’un petit bout de l’Italie à l’aube de sa modernité.

La distribution, entièrement napolitaine ou des environs, est un autre point fort. Les gueules de ces acteurs qu’ici forcément on découvre sont marquées et marquantes ; les femmes ont de vraies hanches, de vraies rides ; les beautés ne sont pas glorieuses, les laideurs sont imbriquées à l’authenticité du tableau. La particularité de ces acteurs, indiquait encore Constanzo, est leur façon « d’apporter une profondeur à l’écran, mais d’une manière si naturelle qu’on les dirait dans la rue. Naples est vraiment un théâtre en plein air. Probablement pour se défendre de sa violence, ceux qui y vivent portent toujours des masques ».

Pour incarner Lenù et Lila, Saverio Costanzo a eu recours à un casting sauvage plutôt que d’en appeler à des acteurs professionnels. Sur 8000 candidates, quatre ont été choisies pour jouer les amies à différents âges ; elles ont suivi une formation intensive de six mois. La beauté de Lila (Ludovica Nasti enfant, Gaia Girace ado) est sauvage, colérique, indomptée. Lenù (Elisa Del Genio, Margherita Mazzucco) est peut-être plus empotée, plus retirée en elle-même que ce qu’on imaginait. La réelle spontanéité de l’une et la réelle gêne de l’autre effacent ce qui pourrait être des maladresses de jeu.

Regarder L'amie prodigieuse ou pas ? La réponse de Catherine Lalonde.

 


Elena Ferrante a demandé au réalisateur et aux actrices d’acquérir ce qu’elle appelle de la « densité ». « Imagine que le texte que l’actrice lit est une rivière qui coule doucement sous la surface de la terre », résumait M. Costanzo au New York Times. « Puis imagine que l’actrice est la terre, que sous la terre coule une autre rivière, plus large et avec des courants opposés, dont le grondement est bâillonné. Chaque fois que l’actrice lâche une phrase, elle doit laisser sentir cette rivière tout en dessous : ce mystérieux brassage de sa conscience, ce côté sans foi ni loi des doutes et désirs. »

Le résultat est formidable.

Et pour les lecteurs qui n’en démordent pas ? Patience. En début d’année prochaine paraîtra en français un inédit d’Elena Ferrante, Frantumaglia, comme l’indique la directrice générale de Gallimard Canada, Florence Noyer, un florilège de lettres, d’articles, de correspondance avec son éditeur. « L’amour harcelant, jamais publié en poche, texte le plus évoqué par Elena Ferrante dans ses entrevues, sera aussi remis en vente. »

Extrait de «L’amie prodigieuse», d’Elena Ferrante (traduction d’Elsa Damien)

« J’aurais fait n’importe quoi pour elle, en cette matinée de retrouvailles : fuir de chez moi, quitter le quartier, dormir dans des granges, me nourrir de racines, soulever la grille d’un égout et descendre à l’intérieur, ne jamais revenir, même s’il faisait froid et s’il pleuvait. Mais ce qu’elle me demanda ne me sembla rien du tout et, sur le coup, me déçut. Elle voulait simplement que nous nous retrouvions une fois par jour dans le jardin public, ne serait-ce que pour une heure, avant le dîner, et que j’apporte mes livres de latin.

“Je ne t’embêterai pas”, ajouta-t-elle.

Elle savait déjà que j’avais été recalée et voulait réviser avec moi. »

My Brilliant Friend (V.O. italienne avec s.-t.a.)

HBO, dimanche, 21 h, rediffusion lundi, 20 h. Le second épisode sera diffusé le lundi à 21 h.