Une perspective globale sur l’histoire de l’esclavage

Mandy, cuisinière asservie à une famille d’Austin, au Texas, en 1865
Photo: RDI Mandy, cuisinière asservie à une famille d’Austin, au Texas, en 1865

L’esclavage a dessiné un monde. Notre monde. Mais qu’en sait-on exactement ? L’historienne Coquery-Vidrovictch, professeure émérite de l’Université Paris Diderot et spécialiste de l’Afrique, a publié Les routes de l’esclavage, ouvrage rédigé en parallèle à la réalisation de cette série télé éponyme de Daniel Cattier, Juan Gélas et Fanny Glissant.

Les routes de l’esclavage, ce sont quatre émissions remarquables d’une heure qui éclairent dans une perspective globale originale, grâce aux contributions de plusieurs historiens, un savoir longtemps demeuré très fragmentaire.

Non, l’esclavage n’a pas commencé dans les champs de coton de l’Amérique. Cette série, dans ses deux premiers épisodes, décrypte d’abord l’esclavage dans sa phase pré-européenne.

L’Empire romain a fait grande consommation d’esclaves jusqu’à son effondrement. Toutes les puissances qui se disputent sa carcasse et qui s’engraissent de ses restes sont aussi esclavagistes. Les esclaves vont constituer longtemps l’énergie essentielle à la constitution de nouveaux empires.

« Esclave » vient du mot slave. Les esclaves, d’abord, sont essentiellement des Blancs. La question de la teinte de la peau n’est d’ailleurs pas en cause dans cet effet de soumission. Ce n’est que peu à peu que la traite des esclaves va se concentrer sur le seul continent africain.

Photo: RDI Des cueilleurs de café en 1885

Dans la constitution d’un vaste empire au sud de la Méditerranée, les musulmans vont organiser des déportations par convois entiers vers ce qui est alors le centre de ce monde tout puissant : Bagdad.

L’emprise de ce nouvel empire se développe. Parfois selon des modalités étonnantes. Ainsi en 769, les troupes de ce monde arabe concluent un pacte de non-agression avec les Nubiens. En échanges d’une promesse de paix, les Nubiens doivent livrer chaque année 360 esclaves des deux sexes.

L’asservissement en temps de guerre est envisagé comme quelque chose de juste. L’esclavage constitue une sorte d’extension de la guerre, un butin de conquête, le tribut du sang et de son rang payé aux puissants.

Au IXe siècle, Bagdad touche à son zénith. Des esclaves du Causase, des Balkans et d’Afrique font vivre le pays, tout en y étant objet de mépris. Sous la dynastie des Abbassides sont lancées de vastes entreprises de culture des terres qui broient les vies de milliers d’esclaves. Aux fins de ces travaux, il faut aller quérir des forces humaines de plus en plus loin, chez les arabo-musulmans, au-delà des confins de l’Empire. Ne pas avoir la culture du dominant, c’est être voué à se trouver réduit en esclavage.

Ces esclaves vont se révolter sous la direction d’Ali ibn Mohammed. Cette rébellion d’esclaves, très violente, est déclenchée près de la ville de Bassorah, dans l’actuel sud de l’Irak. La rébellion des Zanj est mise en échec, mais précipite néanmoins la chute de la grandiose Bagdad au profit du Caire. Le coeur de l’Égypte émerge, à compter du Xe siècle, comme le nouveau pivot de ce monde arabe.

Pouvoir

Les routes de l’esclavage se modifient pour se porter vers le coeur du continent africain. Au Caire, le statut d’esclave est beaucoup lié au pouvoir symbolique des propriétaires. Le rapport à l’esclavage est ici à envisager selon des paramètres domestiques, un peu comme au temps de l’esclavage en Nouvelle-France.

Plusieurs historiens sont mis à contribution dans ce premier épisode, dont l’enseignant-chercheur Salah Trabelsi, Chouki el-Hamel de l’Université d’État de l’Arizona, le spécialiste de l’Afrique Paul Lovejoy de l’Université York à Toronto, l’historien congolais Elikia M’bolo, ainsi qu’Ibraham Thioub, professeur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Des documents anciens exceptionnels, retrouvés dans une synagogue et désormais en possession de l’Université de Cambridge, révèlent quantité de titres d’achats et de vente de ce commerce ancien de l’esclave en Afrique.

Selon ces documents d’archives, les femmes esclaves de ce temps, toutes noires, sont à l’évidence vendues pour asservir tous les désirs. Ces femmes portent des noms de marchandise, que l’on peut traduire par « Succès », « Prodigalité », « Prospérité », « Eau sauvage ». Elles deviennent en quelque sorte des illustrations du succès de ceux qui les possèdent, gages suprêmes de leur réussite. Ces noms de biens montrent que l’esclavage fonctionne comme un marché de vente pour produits de consommation. Ce sont pour ainsi dire des produits de luxe.

Pour faire le plein d’esclaves, il faut savoir aller de plus en plus loin. On ne saurait soumettre à l’esclavage, du moins pas directement, des coreligionnaires. Il faut donc aller plus loin, à mesure que les conversions à la religion se produisent. Il faut trouver le moyen de franchir la barrière du Sahara.

Le commerce de l’esclavage va petit à petit se mondialiser. Ainsi en 1235, des routes de commerce se forment entre le nord et le sud du Sahara. Depuis Tombouctou, au Mali, le continent s’ouvre et se découvre. On y cherche de l’or aussi bien que des esclaves. Des sociétés structurées par l’esclavage s’emploient à construire un discours qui légitime la soumission d’autres sociétés à la leur.

La force de l’esclavagiste sera toujours de réussir à faire croire à d’autres humains qu’ils sont soumis de par leur nature plutôt que par un rapport de force réversible. On crée ainsi des lignées d’esclaves.

Ainsi, bien avant l’esclavage des champs de coton de l’Amérique, le Portugal du XVe siècle consomme déjà beaucoup d’esclaves dans un dessein similaire qui met déjà la table pour l’odieux système des plantations.

Une histoire ancienne, l’esclavage ? Le premier épisode de cette riche série s’achève en tout cas sur de troublantes images d’une vente aux enchères d’humains en 2017, en Libye.

Les routes de l’esclavage

RDI, de lundi à jeudi, 20 h