Spike Lee s’offre une cure de jeunesse

La Nola Darling de 2017 n’a certainement rien perdu de son aplomb et ses propos prouvent, cruellement, qu’elle est toujours d’actualité.
Photo: Netflix La Nola Darling de 2017 n’a certainement rien perdu de son aplomb et ses propos prouvent, cruellement, qu’elle est toujours d’actualité.

Que l’on soit un cinéaste établi à Hollywood ou un obscur réalisateur indépendant, il devient de plus en plus difficile d’obtenir du financement pour un film. Avec l’apparition des plateformes numériques, qui carburent aux séries originales, il n’est donc pas surprenant que certains d’entre eux, et pas les moindres, se tournent résolument vers le format série télé. On ne saurait le leur reprocher puisque les cinéphiles fréquentent de moins en moins les salles de cinéma, préférant se gaver de tout ce que les plateformes ont à offrir.

Rien que sur la plateforme Netflix, on compte David Fincher (Le réseau social), à qui l’on doit les premiers épisodes de House of Cards et de Mindhunter, Baz Luhrmann (Moulin Rouge !) et sa série The Getdown, Steven Soderbergh (Erin Brokovich), qui menace sans cesse de prendre sa retraite, et sa série western Godless, ainsi que les soeurs Wachovski (La matrice) et leur phénoménal succès Sense8.

Alors que Soderbergh avait déjà à son actif les séries The Girlfriend Experience et True Detective avant son arrivée sur Netflix, Spike Lee (Do the Right Thing, Malcolm X), l’une des nouvelles recrues de Netflix, a, pour sa part, assez peu flirté avec la télé. Afin de faire son entrée dans le merveilleux monde des plateformes numériques, Lee a choisi de revisiter l’oeuvre qui l’a mise au monde comme cinéaste en 1986 : Nola Darling n’en fait qu’à sa tête (She’s Gotta Have It).

Sexe à Brooklyn

Tourné en 15 jours à l’été 1985, avec un budget dérisoire de 175 000 $, Nola Darling n’en fait qu’à sa tête avait à l’époque séduit la critique et le public avec ses images en noir et blanc qui semblaient avoir été tournées clandestinement dans des appartements miteux de Brooklyn, avec la trame sonore jazz de Bill Lee, et, surtout, avec son héroïne éprise de liberté.

Interprétée par Traci Camila Johns, la Nola Darling de 1986 revendiquait le droit d’avoir trois hommes dans sa vie sans être jugée et le droit d’être respectée en tant que femme par les hommes. Qu’en est-il de la Nola Darling de 2017 ? Elle n’a certainement rien perdu de son aplomb et ses propos prouvent, cruellement, qu’elle est toujours d’actualité.

Aller voir She's Gotta Have It ou pas? La réponse de Manon Dumais.

 


De fait, on retrouve dans les dix épisodes d’une trentaine de minutes de Nola Darling n’en fait qu’à sa tête plusieurs des répliques du film. Et celles-ci n’ont pas pris une ride. C’est dire comment la société évolue parfois à pas de tortue, contrairement à la technologie. Ainsi, la scène où Nola, incarnée par la magnifique DeWanda Wise, fait part des commentaires que lui balancent les hommes sur le trottoir justifie l’apparition des mouvements #AgressionNonDénoncée et #MoiAussi un peu partout sur la planète.

Artiste peintre farouchement indépendante, Nola a trois amants dangereusement séduisants qui à eux trois forment le partenaire idéal : Jaime Overstreet (Lyriq Bent), banquier romantique récemment séparé ; Greer Childs (Cleo Anthony), mannequin narcissique et dieu au pieu ; et son meilleur ami, le rigolo Mars Blackmon (Anthony Ramos, qui reprend le rôle que Spike Lee tenait dans la version de 1986). En phase avec son temps, Nola n’aura pas peur cette fois de vivre sa bicuriosité avec Opal Gilstrap (Ilfenesh Hadera), séduisante femme de carrière élevant seule sa fille.

#BlackLivesMatter

Si le noir et blanc a disparu au profit d’éclatantes couleurs, les monologues face à la caméra sont toujours de mise dans Nola Darling n’en fait qu’à sa tête. Le ton y est toujours léger, même quand on traite de sujets sérieux. Les dialogues sont ludiques, parfois artificiels, la sensualité du film original a fait place à des scènes d’une sexualité frénétique, et la musique, jazz, R’n’B, hip-hop, tient une place primordiale. Alors que Spike Lee fait défiler des photos de Brooklyn afin d’illustrer que le quartier s’est considérablement embourgeoisé, il insère aussi les pochettes des albums qu’on y entend.

On remarquera également que Spike Lee abuse quelque peu de l’emploi du mot-clic ; chaque personnage et chaque titre d’épisode sont précédés d’un dièse… Certes, on peut y voir la volonté du cinéaste d’ancrer la série dans son époque. Et elle l’est certainement.

S’inscrivant dans la foulée du mouvement Black Lives Matter, la série met en scène non seulement une femme épanouie sexuellement, mais une femme fière de ses origines africaines, qu’elle célèbre tant dans sa façon d’être que dans les tableaux qu’elle peint.

À Nola, incarnation du mouvement culturel Black is Beautiful, Spike Lee oppose Shemekka (Chyna Layne), qui rêve d’avoir la croupe de Niki Minaj, caricature par excellence de la femme noire, et la femme de Jamie, Cheryl (Sydney Morton), qui lève le nez sur sa propre culture. Élevée par des parents fiers qui ont en mémoire la lutte pour les droits civiques et l’histoire des Noirs, Max (James Foster Jr.) et Septima (Joie Lee, qui incarnait l’ex-coloc de Nola en 1986), Nola n’a pas honte de sa couleur. Toutefois, comme le lui rappellent des artistes lors d’un vernissage, et Spike Lee, la fierté noire va au-delà des apparences. En somme, Nola Darling n’en fait qu’à sa tête s’avère une série bien moins frivole qu’elle le laisse paraître. Et en passant du format long métrage à celui de série télé, son propos s’en trouve enrichi, et non dilué.

Nola Darling n’en fait qu’à sa tête (V.F. de She’s Gotta Have It)

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