«Policier ou psy?» — Policiers d’un «hôpital à ciel ouvert»

Les policiers doivent de plus en plus souvent intervenir auprès de personnes atteintes de problèmes de santé mentale. Une formation volontaire leur permet d’être un peu mieux outillés pour faire face à ces situations.
Photo: Télé-Québec Les policiers doivent de plus en plus souvent intervenir auprès de personnes atteintes de problèmes de santé mentale. Une formation volontaire leur permet d’être un peu mieux outillés pour faire face à ces situations.

Le 3 février 2014, Alain Magloire, marteau à la main, tombait sous les balles des policiers en plein jour au centre-ville de Montréal. Bien loin du profil type de l’itinérant — père de famille et ancien chercheur en biochimie —, il aura permis de bouleverser les consciences et d’ouvrir un débat sur les interventions policières. Une question s’impose : les policiers sont-ils « armés » pour faire face à la santé mentale ?

Un « hôpital à ciel ouvert », c’est ainsi que Pierre Magloire, frère d’Alain, décrit le centre-ville de Montréal dans Police ou psy ?, nouveau documentaire réalisé par la productrice, journaliste et animatrice Claire Lamarche sur les ondes de Télé-Québec. Chaque année, le bilan de personnes en détresse abattues par la police s’alourdit. « On a fait la désinstitutionnalisation à partir de principes très louables. On a dit que ces gens-là n’ont pas à vivre enfermés tout le temps, qu’il faut les réintégrer dans la société. Je dis bravo à tout ça, sauf qu’on n’a pas mis les ressources suffisantes à leur disposition. » Claire Lamarche se défend bien de vouloir trouver un bouc émissaire ou lancer des pierres aux policiers. « J’ai beaucoup de respect pour les policiers. Comme société, comme parent ou comme voisin, on ne sait pas trop quoi faire avec les problèmes de santé mentale. On est désemparés, on a peur. Le système de santé ne met pas les ressources suffisantes pour bien prendre soin de ces personnes-là », déplore Mme Lamarche au Devoir.

Interventions

De son côté, le SPVM a mis sur pied une formation sur une base volontaire en réponse en intervention de crise (RIC). Introduits en 2013, les agents RIC se retrouvent maintenant au sein de toutes les équipes de travail du poste de quartier 21, situé en plein coeur du centre-ville. L’objectif est d’étendre le principe à l’ensemble du SPVM, comme le recommande le rapport de l’enquête publique sur la mort d’Alain Magloire. La formation offre, entre autres, une meilleure compréhension de la santé mentale, de ses enjeux, et apprend à mieux maîtriser un individu en situation de crise. À l’inverse des interventions habituelles, les agents RIC doivent, plutôt qu’utiliser la force, l’assurance et les armes, aller à l’encontre du temps, avec moins de bruit et moins de force. « C’est l’expression « humilité » qui me vient [à l’esprit] à ce moment-là », ajoute Claire Lamarche. Quarante heures de formation, est-ce réellement suffisant ? « Probablement pas. Mais si au moins cela peut être fait et si on peut multiplier les agents RIC au sein des patrouilles, tant mieux. Il y a ce que l’agent apprend à faire comme intervention différente, mais aussi le rayonnement que l’agent RIC peut avoir sur ses collègues, qui ne peuvent plus voir les problèmes de santé mentale de la même façon et qui vont peut-être modifier progres-sivement leurs façons d’intervenir aussi », explique Mme Lamarche.

S’ajoutent à ces formations des partenariats mixtes entre des organismes (ou intervenants) sociaux et la police. Ensemble, ils interviennent et permettent, entre autres, une meilleure prise en charge par le milieu de santé par la suite en offrant une réduction du phénomène des portes tournantes (entrer à l’urgence pour mieux en ressortir quelques heures plus tard).

Photo: Télé-Québec Le SPVM a pour objectif de compter dans toutes les équipes de ses postes des agents formés à l’intervention en situation de crise.

Plusieurs de ces interventions viennent meubler avec grand intérêt le documentaire. Pour l’instant, il n’y a qu’une seule équipe de soutien aux urgences psychosociales (ESUP) pour l’ensemble de l’île de Montréal. « C’est pas beaucoup. Mais ça peut avoir valeur d’exemple. L’idée, c’est que la police collabore avec les intervenants sociaux. Il n’y a plus personne qui reste entre deux chaises, finalement. »

Autre initiative du côté de Québec, entre le programme d’encadrement clinique et d’hébergement (PECH) et le SPVQ. Depuis 20 ans, ils offrent une meilleure approche tout en prenant leur temps. Une fois que les policiers ont sécurisé les lieux, les intervenants sociaux du PECH peuvent intervenir. « Alain Magloire, ça a duré autour de deux minutes. Tu ne peux pas faire une intervention qui va être correcte et utile auprès d’une personne qui a un problème de santé mentale aussi rapidement que ça. Ça implique du temps, ça implique de la patience », soutient Claire Lamarche.

Changement

33 000, c’est le nombre d’appels au 911 qu’a reçus le SPVM en 2015 concernant une personne en crise ou mentalement perturbée. Faisant face à des listes d’attente dans les CLSC, les gens en crise et leur entourage n’ont d’autre choix que de se tourner vers les appels d’urgence.

« La police intervient dans des situations de crise, on lui demande de se débrouiller du mieux possible là-dedans et puis d’assurer la sécurité de tout le monde. Mais ça ne règle pas le problème de la désinstitutionnalisation », laisse tomber Mme Lamarche. Il faut, selon elle, renvoyer la balle à notre système de santé. En attendant, des petits pas sont faits du côté des services policiers. « C’est un gros, gros, gros changement d’attitude et de culture policière dont on a besoin. Ça va prendre un petit peu de patience, parce que ce n’est pas facile. Tout ça part de très loin, finalement. »

Voir autrement. Police ou psy?

Télé-Québec, jeudi, 20 h