Dans la prison de l’ombre

«60 jours en prison» est une téléréalité qui tombe dans la caricature de l’Amérique profonde, où l’on accole aux participants blancs des accusations de fraudes alors qu’on accuse les personnes noires de violence.
Photo: Bell Media «60 jours en prison» est une téléréalité qui tombe dans la caricature de l’Amérique profonde, où l’on accole aux participants blancs des accusations de fraudes alors qu’on accuse les personnes noires de violence.

Certains voudraient leur couper l’accès à une télévision. D’autres leur souhaitent des retraites de yoga. D’autres voudraient même les voir morts. Tout le monde a sa propre opinion sur le système carcéral. Mais à quoi ressemble réellement la vie derrière les barreaux ? La plupart d’entre nous ne le sauront probablement jamais, mais des citoyens ordinaires tentent l’expérience de 60 jours en prison, une docu-série présentée en rafale à Canal D.

Prenez sept personnes innocentes, avec des histoires et des motivations les plus opposées les unes aux autres. Enfermez-les dans la prison du comté de Clark, en Indiana, pour deux mois. Ne dites à personne qu’ils ne sont pas de réels criminels. Ni gardiens ni aux détenus. Les seules personnes informées du secret seront le shérif et le directeur de la prison. Armés de leurs préjugés, une mère au foyer, une policière, un aspirant agent correctionnel, un ex-marine, une travailleuse sociale et la fille aînée de Muhammad Ali vont découvrir la violence assourdissante de cette prison surpeuplée, aux prises avec des problèmes de criminalité et de corruption.

Pour espérer reprendre un contrôle rapide de la prison, le shérif Jamey Noel a voulu exposer la réalité. « La seule façon de vraiment comprendre ce qui se passait dans la prison était de mettre des participants innocents à l’intérieur du système afin de nous fournir des informations impartiales », explique-t-il. Si l’administration de la prison souhaite un regard neuf et impartial, les participants doivent quant à eux faire face aux constantes mises en garde de la direction, quant au fait qu’ils seront entourés de « dangereux criminels ». Tous guidés par une curiosité insatiable, ces citoyens souhaitent une nouvelle expérience de vie, ou simplement comprendre le milieu carcéral. « J’envoie des gens en prison à longueur de journée et ils sont pires quand on les libère. Je voulais voir la vie qu’ils mènent en prison », raconte Tami, une policière ouvertement lesbienne.

Situation aux États-Unis

Fidèle à l’héritage laissé par son père, Maryum Ali souhaite éveiller les consciences. « J’espère que ce programme permettra de mieux comprendre les problèmes en prison et qu’il aura un impact, aussi mince soit-il. C’est mon but, et j’espère qu’il aura un impact positif. » Alors que les États-Uniens comptent pour 5 % de la population mondiale, ils représentent 25 % des prisonniers à travers le monde. L’incarcération de masse aux États-Unis a contribué à voir sa population carcérale passer de 357 292 en 1970 à 2 306 200 en 2014. Ce sont plus de 13 millions de personnes qui passent chaque année par la prison. Des statistiques qui feraient rougir de honte un pays en développement.

Violence

Sensationnaliste et violente, la série présente une trame narrative vulgaire et sans filtres. Gare aux oreilles sensibles. Continuellement entrecoupé de crises, on se retrouve face à une caricature de l’Amérique profonde, où l’on accole aux participants blancs des accusations de fraudes alors qu’on accuse les personnes noires de violence. Les détenus sont si grossiers qu’il est difficile de nous sensibiliser à leur situation, pourtant révoltante. Si on a tenté d’humaniser les détenus, c’est un lamentable échec. On les présente plutôt comme des personnages dangereux que l’on se doit d’incarcérer comme des animaux en cage. L’émission pourrait même réussir le tour de force de faire oublier à certains que ce sont des humains, tellement ils se retrouvent déshumanisés. Nourris avec moins d’un dollar par repas, ils passent la nuit dans des salles communes sur de fins matelas reposant sur du métal ou à même le sol au beau milieu de la salle, risquant de se faire attaquer pendant leur sommeil. Au lieu de remettre en question le système, c’est malheureusement l’être humain qu’on remet ici en question. Pourtant, ce ne sont pas les cas qui manquent.

À l’ère du documentaire Making a Murderer, la baladodiffusion Serial, ou les séries Unité 9 et Orange Is the New Black, la prison n’aura jamais autant fasciné les écrans. Est-elle pour autant mieux comprise ? Présentée comme une docu-réalité, l’émission a toutefois été accusée de manipulation par Robert Holcomb, l’un des participants. En entrevue avec RadarOnline, il décrit plutôt ses codétenus comme le groupe de gens les plus gentils qu’il ai jamais eu la chance de côtoyer. « L’émission a fait en sorte que les détenus ressemblaient à des animaux alors qu’en réalité, ils étaient des êtres humains gentils souffrant de problèmes de drogue. »

Les producteurs se défendent quant à eux en répliquant qu’il y a au sein de la production un plus grand but que celui de simplement divertir l’auditoire. Selon eux, beaucoup de participants ont pu attirer l’attention des autorités sur les problèmes rencontrés dans la prison durant le tournage. Originalement produite pour la chaîne américaine A E, la docu-série de 12 épisodes est néanmoins devenue la série sans scénario la plus populaire du câble, ainsi que l’émission la plus regardée de la chaîne.

60 jours en prison soulève son lot de questionnements sur le fonctionnement d’une prison, qui restent malheureusement — lors du visionnement des deux premiers épisodes — toujours sans réponse. La série ne sera pas fort probablement pas le point de départ d’une révolution du système carcéral. Au lieu, elle nous conforte plutôt dans nos préjugés, mais nous offre au passage de la télé fort divertissante.

60 jours en prison

Canal D, dès lundi, 22 h