«Gilmore Girls»: petites trahisons et grandes déceptions

Que sont devenues Lorelai et Rory, mère et fille à la relation fusionnelle, après dix ans d’absence?
Photo: Saeed Adyani Netflix Associated Press Que sont devenues Lorelai et Rory, mère et fille à la relation fusionnelle, après dix ans d’absence?

Lorelai (Lauren Graham) et Rory (Alexis Bledel) ne semblent pas avoir changé depuis 2007. Caféinomanes, accros au junk food, elles parlent encore à une vitesse fulgurante en faisant mille et une référence à la culture populaire. Malgré les épreuves, la complicité entre la mère et la fille, que 16 ans séparent, a résisté au temps. De quoi rassurer les admirateurs de la première heure de la série Gilmore Girls, qui ont pu renouer avec elles le temps de quatre téléfilms de 90 minutes sur Netflix.

« J’avais très hâte de voir ce qu’Amy Sherman-Palladino allait faire avec ses personnages neuf ans plus tard ; j’étais très content de les revoir, mais j’ai été un peu déçu. En regardant le premier épisode, Hiver, j’ai eu l’impression de retomber dans un endroit très confortable. C’est une série doudou et j’ai aimé ce que j’y ai vu. Là où j’ai déchanté, et je déchantais plus les épisodes avançaient, c’est que la créatrice a fait un peu comme les créateurs de Sex and the City ; en passant d’un médium à l’autre, elle a trahi ses personnages », explique Maxime Giroux, directeur de la distribution.

À l’instar de Giroux, Marie-Claude Beaucage, réalisatrice à la radio, a craqué pour Stars Hollow, charmante bourgade fictive du Connecticut, pour la force de caractère et l’indépendance des Gilmore, pour l’excentricité des personnages secondaires et pour les références ancrées dans le présent.

Ayant découvert la série sur Netflix il y a deux ans, elle reconnaît que Gilmore Girls n’est pourtant pas ce que la télévision a fait de mieux : « C’est assez hallucinant, la quantité d’analyses sur cette série-là. Ce n’est quand même pas Twin Peaks ! Ce n’est pas de la grande télévision ; la plupart des scènes se passent dans des décors en carton, il n’y a rien de novateur par rapport à ce que l’on fait aujourd’hui comme série. Pourtant, il y avait quelque chose qui faisait du bien et que je n’ai malheureusement pas retrouvé dans les quatre téléfilms que j’ai regardés, en deux temps pour faire durer le plaisir. »

Mouture amère

Qu’a donc fait Amy Sherman-Palladino pour décevoir ainsi les adeptes de Gilmore Girls ? Rappelons d’abord quelques faits. À la suite d’un désaccord avec WB, qui a diffusé les six premières saisons de 2000 à 2006, elle claque la porte. La septième saison, diffusée sur CW en 2007, se fera donc sans elle. Plus d’un fanatique en sera déçu, ne reconnaissant pas la plume alerte de l’auteure.

Connaissant déjà à l’époque les quatre mots — plutôt les trois répliques ! — que prononceraient Lorelai et Rory à la toute fin de la série, lesquels auraient eu plus d’impact dans la bouche d’une femme de 22 ans plutôt que de 32 ans, Sherman Palladino a enfin pu les partager avec son public. Mais alors, pourquoi tant de déception ?

« Le charme opère encore, mais j’ai été déçu des ressorts scénaristiques, affirme Maxime Giroux. Ce qui avait été établi au départ n’a pas été respecté. Je sais qu’on change avec les années, mais pas à ce point-là. Je n’en revenais pas d’entendre ce que disaient Lorelai et Rory à propos des gens au bord de la piscine dans l’épisode Été. Elles avaient bien des défauts, mais elles n’étaient pas cruelles. »

Si Maxime Giroux déplore le caractère mesquin des Gilmore, notamment dans les propos de Lorelai au décès de son père et dans l’attitude de Rory envers son petit ami Paul, Marie-Claude Beaucage regrette qu’on ait péché par mignardise.

« C’est comme si Stars Hollow était devenu un village de Disney, pense-t-elle. Il est plus cute, mais il ne ressemble plus à un vrai village. On dirait une attraction touristique. Il y a moins de sincérité et d’authenticité. Quant aux personnages secondaires, on joue de façon gauche avec leurs excentricités. Par exemple, Kirk a maintenant un cochon, mais on ne développe pas là-dessus. »

Outre la séance de body shaming à laquelle Lorelai et Rory se livrent à la piscine, plusieurs ont été exaspérés par le temps trop long accordé à la (mauvaise) comédie musicale dans ce même épisode. Amy Sherman-Palladino était-elle en manque d’inspiration ? Aurait-on mieux fait de ne pas avoir d’été ? Après tout, comme le remarque Maxime Giroux, on n’a jamais connu l’été à Stars Hollow : « On aurait cru que les stylistes ne savaient pas comment habiller les personnages. » Outre la scène entre Lauren Graham et Sutton Foster, star de Bunheads, autre série de Sherman-Palladino, rien à signaler.

Jeunesse nostalgique

Maxime Giroux ne peut s’expliquer comment ce plaisir coupable qu’était Gilmore Girls est devenu une série culte : « Je soupçonne qu’elle l’est devenue en étant accessible sur Netlfix. Les gens ont été happés par le rythme de cet univers-là. Un épisode de télévision normal fait environ 40 pages, tandis qu’un épisode de Gilmore Girls fait 80 pages juste à cause des dialogues. »

Pour sa part, Marie-Claude Beaucage croit que cet engouement n’est que le résultat de notre nostalgie d’un passé pourtant pas si lointain : « On devient nostalgique jeune. La série Stranger Things en est un bon exemple. Netflix a su trouver ce qui plaît bien à notre génération, celle qui passe le plus de temps à lire tous ces textes qui arrivent dans nos algorithmes sur Facebook, où l’on décortique nos goûts. »

Si Netflix fait ses choux gras de notre nostalgie, la nouvelle mouture de Gilmore Girls déçoit certains en raison de notre façon de consommer les séries. Alors que la mode est aux séries de dix épisodes que l’on s’envoie en rafale sur les plateformes numériques, il aurait été impensable de faire une dernière saison de 22 épisodes. Au bout du compte, la résurrection des vieilles séries tant aimées se révèle peut-être une fausse bonne idée.

« Quel revival a été un succès jusqu’à maintenant ? Fuller House, la suite de Full House : un échec ! Les films de Sex and the City : plus mauvais que tout ! En faisant des versions qui ne sont pas dans la durée, la seule chose que tu peux faire, c’est édulcorer ou grossir les caractéristiques de la série. On passe à côté de la cible parce qu’on ne passe pas autant de temps dans cet univers retrouvé », conclut Marie-Claude Beaucage, qui rêve pourtant de quatre nouveaux épisodes de Gilmore Girls.

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