La danse, coûte que coûte

Justine Bellefeuille, Lila Geneix et Catherine Bellefleur se réjouissent de voir se multiplier les appels de projets pour la relève.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Justine Bellefeuille, Lila Geneix et Catherine Bellefleur se réjouissent de voir se multiplier les appels de projets pour la relève.

Durant les deux dernières années pandémiques, plus de 77 étudiants ont reçu leur diplôme de formation en danse. Parmi eux, on trouve Justine Bellefeuille, Catherine Bellefleur et Lila Geneix, qui présentent, du 9 au 12 avril, leur toute première création dans le cadre de l’événement Danses buissonnières printemps 2022 à l’Édifice Wilder — Espace danse. Malgré le manque de réseautage et de visibilité et les espaces réduits pour s’entraîner en raison de la crise sanitaire, ces jeunes artistes ont redoublé de détermination pour remonter plus fortes que jamais sur scène et se dévoiler enfin aux yeux du public.

« Je n’ai jamais douté de mon choix ni voulu changer de discipline. Pour moi, il fallait que j’y aille à fond, jusqu’au bout même avec ce qui se passait ! » lance Justine Bellefeuille, diplômée du baccalauréat en danse contemporaine de Condordia en 2020. Elle rêvait d’obtenir un diplôme en danse depuis son plus jeune âge. Ce n’est pas la pandémie qui allait l’arrêter.

Même constat du côté de Lila Geneix, diplômée du baccalauréat en danse de l’UQAM, option création. « Si je ne continue pas dans ce milieu, c’est que je me suis mis moi-même une barrière, alors je veux foncer. Coûte que coûte ! » exprime-t-elle.

Cependant, les deux jeunes artistes affirment que cela n’a pas été une période facile. « Faut être solide pour passer à travers ça. Pour nous, les artistes émergents, c’était particulièrement difficile. On ne pouvait pas faire de réseautage, apprendre avec des pairs, s’inspirer en voyant des spectacles… » ajoute Mme Bellefeuille. Française d’origine, Lila Geneix est arrivée en 2017 pour ses études à Montréal et a réussi à bien s’intégrer à la communauté de la danse dès le début grâce au réseautage. « En arrivant de l’étranger, j’avais envie de tout faire ! J’ai rencontré beaucoup de monde du milieu, j’ai fait du bénévolat dans des lieux culturels, suivi énormément de classes en danse un peu partout. C’est grâce à ça que j’ai obtenu mes premiers contrats », explique celle qui travaille aujourd’hui auprès d’Emmanuel Jouthe, de Danièle Desnoyers ou encore de Catherine Gaudet. Selon elle, c’est grâce à ses contacts prépandémiques qu’elle a pu passer au travers de ces deux dernières années et continuer ses projets en danse.

Pour Catherine Bellefleur, qui a obtenu son diplôme de danse à l’École de danse contemporaine de Montréal en 2020, la pandémie a simplement retardé son plongeon dans le milieu. Elle en a en effet profité pour poursuivre ses études. « J’avais en tête de faire mon certificat en études féministes. Une fois terminé, au vu de la situation instable, je me suis concentrée pour faire le baccalauréat par cumul. Sans la pandémie, j’aurais peut-être fait un plus grand saut dans le monde de la danse », pense-t-elle. Elle reste tout de même très motivée à travailler dans ce milieu artistique. « J’aimerais que les sujets que j’étudie informent ma pratique en danse », ajoute-t-elle.

Et cette motivation est palpable au sein de la relève, selon Claudia Chan Tak, membre du jury de Danses buissonnières depuis 2016. « Lors des auditions l’an dernier, on a vraiment vu ceux qui ont utilisé cette période pour créer plus, pour utiliser leur vécu pour inspirer de nouvelles créations. Ça a vraiment fait ressortir des personnalités », se souvient-elle.

Perdre un premier pas… et rebondir

Comme plusieurs finissants, Lila Geneix a dû renoncer au spectacle de fin d’année de sa cohorte, une annulation dommageable pour sa carrière, selon elle. « Mon nom n’a été nulle part. Je n’ai pas pu faire cette petite entrée dans le monde professionnel », raconte-t-elle. Catherine Bellefleur aussi a été très déçue. « Ça s’est terminé comme ça, sans rien, d’un coup… se désole-t-elle. On a monté nous-mêmes notre pièce de graduation l’année suivante, dans un autre contexte, pour avoir une “vraie” conclusion, mais ça n’a pas eu la même portée. »

Les trois créatrices se réjouissent tout de même de voir se multiplier les appels de projets pour la relève. « J’ai l’impression qu’il y en a plus que les années précédentes, raconte Mme Geneix. Ça permet de rester motivée ! » Elles sont aussi ravies de pouvoir présenter leur toute première création lors de Danses buissonnières, projet pour lequel elles avaient auditionné quelques semaines avant le début de la pandémie. Après plusieurs reports, elles pourront enfin, deux ans après, présenter leur travail sur scène. « Ça a vraiment été une drôle de ligne du temps avec la COVID, arrêter, reprendre, arrêter de nouveau, y retourner… Mais ça a enrichi ma recherche », explique Mme Bellefleur.

Du pain sur la planche

 

La pandémie a mis plusieurs bâtons dans les roues des artistes en danse, qui conservent malgré tout un moral solide. Pour Lila Geneix, c’est l’entraînement qui a été le plus difficile à garder. « Ma motivation était au plus bas. Étant en colocation, j’ai à peine deux mètres carrés pour m’entraîner. Je ne peux pas vraiment faire grand-chose. Ça a été dur », explique-t-elle. Justine Bellefeuille aussi a vécu des « moments où se battre devenait super fatiguant ». Selon elle, il a fallu « énormément d’engagement, de travail et d’organisation » pour ne pas se démotiver.

S’éloigner des studios de danse a aussi laissé des traces. « J’avais une angoisse d’y retourner pour une nouvelle création. Est-ce que je vais en être capable ? Je n’ai pas dirigé d’interprètes depuis si longtemps… Est-ce que j’ai tout perdu ? » se questionnait Lila Geneix lorsqu’elle a été invitée à participer au Compagnonnage 2022 auprès de Danièle Desnoyers. « J’avais essayé d’aller en studio pendant la pandémie, mais ça bloquait. Je n’avais pas encore accouché de ma première pièce, alors je n’y arrivais pas », poursuit-elle.

Dans leur entourage respectif, Lila Geneix, Justine Bellefeuille et Catherine Bellefleur ont vu certaines personnes abandonner le milieu, mais pas une grande majorité. La plupart, selon elles, se sont diversifiées. « Autour de moi, les personnes ont trouvé plein de petites choses connexes pour utiliser leurs connaissances sans sortir du milieu de la danse. Elles se sont demandé comment être utiles, comment rester connectées au milieu », détaille Mme Bellefleur.

Le jury derrière Danses buissonnières a lui aussi dû surmonter plusieurs épreuves. Après une année pandémique où les auditions se sont déroulées en virtuel et une édition restreinte de l’évènement en 2021, une baisse d’intérêt dans les candidatures a été constatée. « Cette année, on en a eu 24. Dans les très bonnes années, ça pouvait monter jusqu’à 50, raconte Mme Chan Tak. On a fait beaucoup moins de démarchage dans les écoles aussi à cause de la pandémie. »

De plus, la diversité reste peu au rendez-vous. « Avant la crise sanitaire, on avait cherché d’autres communautés, des danses traditionnelles, urbaines… Ce lien-là, on l’a un peu perdu, mais c’est normal. À cause de la pandémie, depuis deux ans, on se rencontre moins, on est moins actifs, on se mélange moins… » expose-t-elle.

Claudia Chan Tak ne perd cependant pas espoir et est très optimiste quant à cette nouvelle génération de créateurs et de créatrices. « Chaque génération a ses défis. Celle-ci va connaître des bouchons dans les espaces scéniques, mais ça va aussi faire émerger de beaux projets, conclut-elle. Je pense aussi que la pandémie a réveillé le besoin de travailler plus ensemble, de se connecter davantage entre danseurs, et ça, c’est positif ! Dans les prochains mois, ça va exploser ! »

Danses buissonnières printemps 2022 aura lieu à l’Édifice Wilder – Espace danse, du 9 au 12 avril.

 

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