Le contact reprendra-t-il sa place en danse?

La chorégraphe Amélie Rajotte a développé sa pièce «La disparition des choses» sans contact, en travaillant le «toucher interne».
Photo: Justine Latour La chorégraphe Amélie Rajotte a développé sa pièce «La disparition des choses» sans contact, en travaillant le «toucher interne».

Durant ces deux dernières années de pandémie, la chorégraphe Amélie Rajotte a développé sa pièce La disparition des choses sans contact. Non seulement en raison de la situation pandémique, mais aussi à cause de son propos. « On évoque la disparition hypothétique de la nature. Je m’intéresse aux processus de reconstruction, de remémoration : comment maintenir en vie des souvenirs, des textures disparues, des espaces imaginaires… » Pour ce faire, elle a donc beaucoup travaillé le « toucher interne », celui qu’on imagine, en lien avec les souvenirs.

Cependant, récemment, lors du processus créatif, le rapprochement des corps entre les deux interprètes s’est imposé. « On avait besoin de ce contact extérieur, concret. Ça éveille d’autres sensations et apporte beaucoup à la pièce. Quand on s’est rapprochés la première fois en studio, c’était jouissif ! Après deux ans de pandémie, on n’avait plus l’habitude de se toucher, on était comme rouillés, alors que c’est un besoin tellement humain ! » raconte Mme Rajotte.

Le contact des corps est un des éléments qui caractérisent la danse. Du processus de création jusqu’aux planches, on le retrouve partout, sous diverses formes. Deux ans après que les rapprochements ont été déconseillés, voire interdits, les chorégraphes ont modifié leur approche du corps. Qu’est-ce que la pandémie a changé à cet élément fondamental en danse ? Y aura-t-il un avant et un après, ou le « retour à la normale » est-il à nos portes ?

Pour Michèle Febvre, praticienne et théoricienne de la danse dans le milieu depuis plus de 40 ans, le contact entre les interprètes demeure nécessaire, même si les restrictions ont ouvert de nouvelles voies chorégraphiques. « La distance imposée depuis deux ans a donné des propositions scéniques vraiment intéressantes. Ça occupe l’espace différemment, ça crée des trajectoires complexes. Mais les rapprochements permettent d’aller encore plus loin », exprime celle qui a dansé aux côtés de Louise Bédard, ou encore de Paul-André Fortier.

Le réputé chorégraphe Marco Goecke, qui présentera sa version du pas de deux L’Oiseau de feu de Stravinski du 6 au 9 avril à Danse Danse, envisage lui aussi la distance comme une réelle occasion de créer différemment. Pour sa création Do You Love Gershwin, il dut composer avec une distance de 1,5 mètre en chaque interprète, durant toute la pièce. « C’était un défi vraiment intéressant », note-t-il.

Premiers contacts

 

Les premiers contacts entre danseurs, en Occident, remontent au XVIIIe siècle, avec les premiers pas de deux, duo caractéristique du ballet. C’est ensuite au cours du XXe siècle que le toucher s’est davantage implanté, notamment avec la danse contemporaine, alors appelée danse moderne. « À partir de là, on a beaucoup insisté sur les relations entre danseurs. La danse cherchait aussi à être plus expressive, à explorer des états de corps plus variés », explique Michèle Febvre.

Dans les années 1970 et 1980, les rapprochements entre les interprètes ont connu leur apogée, particulièrement sous l’influence du contact improvisation, forme instituée par Steve Paxton aux États-Unis. Les danseurs apprenaient alors à utiliser leur propre poids et celui de l’autre pour créer des relations et des portés non traditionnels. C’est à cette époque que Michèle Febvre a commencé à danser pour le Groupe Nouvelle Aire. « Les contacts étaient très présents, très chargés. C’était souvent du peau à peau, se souvient-elle. C’était aussi le moment de la libération sexuelle, du flower power, et donc d’un rapport au corps plus libre. On a dansé nus, on a glissé les uns sur les autres, on s’est enlacés… On n’avait pas de censure. »

Pour Michèle Febvre, les conditions de travail en studio sont essentielles pour qu’une intimité s’installe. « Il faut une familiarité amicale et esthétique avec le chorégraphe. » Amélie Rajotte abonde en ce sens : « Le contexte est primordial. Il faut parler de consentement, il faut expliquer le propos. C’est très intime, le toucher, et on ne connaît pas le vécu de nos interprètes, alors il faut préparer un environnement de bien-être et de sécurité », raconte celle qui dévoilera son spectacle La disparition des choses à l’Agora de la danse du 30 mars au 2 avril.

Pour Marco Goecke, l’humain doit toujours rester au cœur du contact. « Comme un sculpteur, j’imagine d’abord comment les deux interprètes peuvent s’assembler, puis je les guide avec empathie », explique-t-il.

Les questions éthiques sont de plus en plus présentes dans les communautés de la danse, ajoute Amélie Rajotte, « et c’est tant mieux ! » « Avant, c’était la création avant tout : je me donne comme interprète quoi que je doive faire. Mais je crois que cette époque est révolue. Il y a des choses délicates qui se passent en studio, entre les artistes, et il faut vraiment un respect mutuel et connaître ses limites », dit-elle après avoir évoqué un mauvais souvenir d’interprète. 

Un besoin vital

 

« J’espère que le contact restera un élément important, en danse, notamment dans un pas de deux comme celui de L’Oiseau de feu », souhaite Marco Goecke. Bien que le rapprochement des corps ne soit pas obligatoire en danse, M. Goecke estime qu’il est important, notamment pour toucher… le public. Pour Michèle Febvre, « tout comme le mouvement, le contact peut créer une contagion chez le spectateur ». L’empathie se crée alors à travers les corps : « On sollicite le public, sa mémoire sensorielle, musculaire, imaginaire, rappelle Amélie Rajotte. Le toucher, le contact, ça fait partie de l’espace et de l’humain qui vit en communauté. Ça fait partie de nos comportements et la danse parle des comportements humains. »

Morceaux choisis pour la saison en danse

Les soirées 100lux, avec Yannice Ouellet et Krystina Dejean. Si vous voulez du hip-hop, c’est ici que ça se passe. Entre battle de danse et empathie pour l’autre, les Soirées vous plongent dans cette culture riche en créativité et en performance. À Tangente du 24 au 27 mars.

 

Kismet, de Sashar Zarif. Un quintette formé de danseurs et de chanteurs masculins explore l’alternative entre créer son propre destin ou l’accepter. Fleuve de danse et de son, Kismet est inspirée des rituels soufis et chamaniques des sociétés islamiques. Au MAI du 30 mars au 2 avril.

 

Memory Palace, du Radeau. Trois interprètes explorent les liens entre la musique, la danse et la mémoire corporelle. L’oeuvre invite les spectateurs à retrouver leurs propres souvenirs dansés grâce aux mouvements gravés dans le corps de chacun. À la Maison pour la danse de Québec du 5 au 8 avril.

 

Ephemeral Artifacts: Travis Knights, d’ĀNANDAṀ. Jazz et claquettes sont indissociables et honorent les communautés noires. L’artiste de claquettes Travis Knights s’interroge alors sur les lignées, les corps et les personnes qui ont construit la danse, au fil des années. Au MAI du 12 au 14 mai

 

Le Festival TransAmériques. Pendant deux semaines, plongez-vous dans des propositions scéniques d’ici et d’ailleurs pour la 16e édition du FTA. Festival très reconnu et apprécié par la communauté, il comptera le chorégraphe nigérian Qudus Onikeku, l’artiste Adeline Rosenstein ou encore l’artiste américain Lars Jan. Restez à l’affût pour la suite de la programmation. Du 25 mai au 9 juin.

 

La belle au bois dormant, des Grands Ballets canadiens. La fameuse princesse endormie a connu de nombreuses versions et cette année, c’est la chorégraphe Marcia Haydée qui reprend l’essentiel du ballet classique du XIXe siècle. Bien qu’inspirée par la version originale de Marius Petipa, la créatrice insistera davantage sur la vilaine fée Carabosse. À la Place des Arts du 1er au 5 juin.



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