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Les Grands Ballets canadiens en spectacle
Photo: Sasha Onyshchenko Les Grands Ballets canadiens en spectacle

Être en studio, avec la liberté d’échanger entre artistes, de partager leur passion avec le public, tout ça a beaucoup manqué aux danseurs et danseuses. Malgré les nombreuses restrictions, ils ont su rebondir et faire preuve de résilience. Quatre d’entre eux parlent de cette période pandémique et de l’avenir de leur art.

Depuis quelques mois maintenant, les Québécois ont pu retrouver le plaisir de cohabiter avec les arts vivants. Les restrictions étant de moins en moins importantes, on peut espérer assister à un Festival des arts de Saint-Sauveur (FASS) quasi normal cette année avec de grands noms à l’affiche. Pour ses 30 ans, le festival présentera notamment un spectacle d’ouverture d’envergure où se côtoieront RUBBERBAND, Margie Gillis ou encore Maude Sabourin et Raphaël Bouchard, des Grands Ballets canadiens. On a voulu parler avec eux de cette dernière année et demie et de leur vision de la danse d’aujourd’hui et de demain.

La COVID-19 a chamboulé la vie de chaque individu à travers le monde et a fait surgir son lot de difficultés aussi chez les artistes : perte de revenus, annulation de spectacles, detournées… C’est notamment le cas pour Victor Quijada, directeur artistique de la compagnie montréalaise RUBBERBAND, qui voyait la saison 2019-2020 comme « la plus importante de sa vie » avec plus de 40 semaines de travail prévues pour les danseurs et plus de 20 villes où présenter son travail.

Photo: FASS Margie Gillis, pionnière en danse contemporaine au Canada et à travers le monde

« J’ai travaillé 20 ans pour arriver à cette période… La pièce Vraiment doucement devait tourner partout aux États-Unis, au Canada, en Europe et c’est la première fois qu’on allait présenter un spectacle dans des salles particulièrement prestigieuses », se souvient-il, encore ému lorsqu’il parle du « deuil » qu’il a dû vivre. Au moment le plus sombre, il a même eu peur que la compagnie ne puisse pas passer au travers de cette crise. « Le déni, la rage, la dépression, l’acceptation… Je suis passé par toutes ces phases », confie-t-il.

Cette même angoisse a été ressentie par Maude Sabourin et Raphaël Bouchard, employés à temps plein des Grands Ballets canadiens. « On s’est sentis très chanceux parce qu’on n’a pas eu de suspension de salaire, puis on a eu accès à des studios, même s’il y avait beaucoup de contraintes. Le plus bizarre était de s’entraîner sans but, dans le néant total. D’habitude, on répète pour une nouvelle création, pour une date de spectacle… » raconte le danseur. Entre les différentes vagues et les mesures sanitaires changeantes, les deux artistes ont vécu de véritables « montagnes russes ».

Margie Gillis, pionnière en danse contemporaine au Canada et à travers le monde, a quant à elle décidé de prendre du recul dès le départ de cette crise, moment où elle se concentrait déjà à réaliser des films de ses pièces. « C’était un temps pour réfléchir, pas pour prendre de décisions ni ajouter de la turbulence à celle qu’on vivait déjà », se rappelle-t-elle. Pour garder le contact avec ses élèves, elle a décidé de donner des cours gratuits, puis a continué à créer avec ses danseurs du projet Héritage, en travaillant avec un artiste à la fois.

Photo: Sasha Onyshchenko Maude Sabourin et Raphael Bouchard

Solitude exacerbée, communauté retrouvée

« Lors de mes premiers cours en Zoom, j’ai pleuré. Je ne pouvais pas voir mes élèves », confie Margie Gillis. En effet, lorsqu’on parle du plus gros manque durant cette période pandémique, les artistes affirment tous avoir manqué de contact humain, que ce soit avec leurs élèves ou avec les autres membres de leur compagnie.

« Être dans un studio, avec la liberté d’échanger entre artistes, partager notre passion avec le public. Tout m’a manqué. C’est pour ça que dès que ça a été possible, j’ai loué un studio pour qu’on se réunisse avec les danseurs de ma compagnie, pour avoir un espace d’échange. C’était important d’avoir cet espace pour se reconnecter, être dans une certaine intimité », raconte Victor Quijada.

Bien qu’ils aient pu retourner rapidement en studio, Raphaël Bouchard et Maude Sabourin ont aussi senti cette distance. « Notre travail, c’est tactile, c’est en proximité, c’est intime. Là, avec les masques, les visières de protection, etc., c’était pas pareil », raconte la danseuse. En plus de cela, l’ambiance au sein des studios a été perturbée par les restrictions. « D’habitude, on se serre tous dans nos bras en arrivant, on partage les cours, on partage tout ! Mais là, on ne pouvait pas s’embrasser, on avait des groupes, des sous-groupes, on ne se croisait presque plus », ajoute son partenaire de scène. Margie aussi trouvait difficile de ne pas être ensemble : « Tu ne peux pas grandir dans l’art de danser sans le partage avec les autres », pense-t-elle.

J’ai travaillé 20 ans pour arriver à cette période… La pièce "Vraiment doucement" devait tourner partout aux États-Unis, au Canada, en Europe et c’est la première fois qu’on allait présenter un spectacle dans des salles particulièrement prestigieuses. Le déni, la rage, la dépression, l’acceptation… Je suis passé par toutes ces phases.

La danse revivra toujours

Malgré les nombreuses restrictions, les artistes ont su rebondir et faire preuve de beaucoup de résilience. Quelques mois après le premier confinement, la compagnie RUBBERBAND s’est fait offrir une résidence avec Danse Danse. En plus de commencer une toute nouvelle pièce, Reckless Underdog, Victor Quijada en a profité pour se plonger pleinement dans un projet qui lui trotte dans la tête depuis plusieurs années, Trenzado. « C’est une pièce qui parle de mon background, entre Los Angeles, mes origines mexicaines, mon arrivée au Québec et aussi la culture hip-hop, tous les conflits de culture et d’identité que j’ai vécus au fil de ma vie, explique-t-il. C’est un projet très personnel qui m’intimidait un peu. »

Margie aussi a profité de l’occasion pour approfondir ses recherches, notamment sur la spiritualité, le lien avec l’intelligence, le mouvement et la méditation. Cette période tumultueuse fut pour elle aussi une grande source d’inspiration. « C’était une des périodes les plus créatives de ma vie. J’ai créé une pièce pour chacun de mes danseurs, j’ai rallongé certains solos dans les pièces de groupes, j’ai aussi beaucoup écrit. C’était extraordinaire », livre-t-elle.

Photo: Go-xplore La compagnie RUBBERBAND

Pour l’artiste qui fêtera ses 50 ans de carrière en 2023, la crise sanitaire n’a rien changé à sa façon de créer. En effet, elle en a profité pour faire du travail plus personnalisé et a focalisé sur des solos. « La création suit le monde qui est en train de vivre, elle est ce qui vit en nous, alors elle est toujours là. Les circonstances, les besoins, les sujets ont été différents, mais on est tous ensemble là-dedans », dit-elle avec philosophie. D’après elle, il suffit d’imaginer la danse de demain pour qu’elle prenne vie. « Quand j’ai commencé à danser, j’ai créé la danse. Tu veux plus d’amour ? Crée l’amour. Tu veux une meilleure société ? Crée-la. Ça, c’est le travail de création. On doit trouver des solutions par la danse, c’est une très vieille idée, mais elle est aussi constamment nouvelle. On doit rêver ce dont on a besoin », affirme-t-elle.

Après plus d’un an d’incertitude et de déceptions, les artistes espèrent aujourd’hui un retour à la normale très prochainement et sont très heureux de pouvoir remonter sur scène pour présenter un extrait de pièce qui s’apprête à tourner à l’international pour RUBBERBAND, une chorégraphie en hommage à plusieurs passages au Festival depuis déjà 30 ans pour Margie Gillis, ou encore un pas de deux « adoré » pour Raphaël Bouchard et Maude Sabourin.

Le FASS à la maison

Pour ceux qui n’ont pas été assez rapides pour avoir des places pour les spectacles ou tout simplement pour ceux qui préfèrent rester à la maison, le Festival des arts de Saint-Sauveur propose aussi une programmation virtuelle cette année.

 

En tandem est une série de quatre courts métrages réalisés dans différents théâtres des Laurentides par Ben Shirinian. Des artistes en danse ont été jumelés avec des artistes de la poésie, de l’opéra, de la musique classique ou encore du gospel pour créer ces oeuvres numériques. Le fruit de ce travail sera diffusé sur les réseaux sociaux et le site Web du FASS à compter du 29 juillet 2021. Une présentation en direct aura aussi lieu au parc Georges-Filion les 31 juillet et 7 août 2021.

 

L’événement numérique FASS Forward cherche à promouvoir les courts métrages de danse de cinéastes du monde entier. Des créateurs des quatre coins du monde ont pu soumettre leur projet, et ce, dans tous les styles de danse. Les films sélectionnés seront présentés le 1er août 2021 au parc Georges-Filion et seront ensuite disponibles sur le site du FASS et ses réseaux sociaux.

 

Lancé l’an dernier, le projet Une solitude partagée sera de nouveau offert pour le grand public. En collaboration avec l’Orchestre Métropolitain, 20 artistes québécois, dont 10 chorégraphes et 10 compositeurs choisis par le chef Yannick Nézet-Séguin ont été jumelés pour créer 10 oeuvres originales. La crise a été le fil conducteur de cette création commune qui réunit 10 solos et démontre que la création survit à tout.




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