«Eve 2050»: Isabelle Van Grimde fantasme l’humain de demain

Sur le plan numérique, «Eve 2050» propose des dispositifs qui nous dépassent par leur complexité. Ce qui est produit par l’interaction des corps avec l’image et le son s’avère de l’ordre de la magie pour nos yeux inexperts.
Photo: Bobby Léon Sur le plan numérique, «Eve 2050» propose des dispositifs qui nous dépassent par leur complexité. Ce qui est produit par l’interaction des corps avec l’image et le son s’avère de l’ordre de la magie pour nos yeux inexperts.

Si on se déplace pour voir Eve 2050 (l’oeuvre scénique et non l’installation et la websérie qui l’ont précédée), on sait d’emblée que le rendez-vous sera numérique, lié à l'intelligence artificielle, puisque la chorégraphe de Van Grimde Corps Secrets, Isabelle Van Grimde, en fait son terrain de recherche et de création depuis quelques années. Un programme prometteur pour qui aime retrouver son regard d’enfant ébloui, mais aussi pour qui ne peut s’empêcher de chercher à comprendre comment cela fonctionne. Cependant, le désenchantement arrive vite, non pas pour des questions philosophiques sur la relation du réel et du virtuel, mais pour des questions de danse.

Sur le plan numérique, Eve 2050 propose des dispositifs qui nous dépassent par leur complexité. Ce qui est produit par l’interaction des corps avec l’image et le son s’avère de l’ordre de la magie pour nos yeux inexperts.

D’abord, un sol de projection vidéo, un sol de lumière se forme et se déforme, fait de points, de taches mouvantes, tels de petits spermatozoïdes qui réagissent aux déplacements de la première danseuse en scène. Pendant ce temps, nous sommes captivés par cette première interaction à tenter de cerner qui produit quoi, un son de machinerie, de turbine emplit l’espace.

Très vite, d’autres motifs sonores émanent des mouvements des corps. Il faut saluer là le travail du costume, sa légèreté technologique et la discrétion de son design. C’est seulement au fil du temps que nous remarquerons que chacun des costumes de couleur chair comporte probablement des capteurs déclencheurs le long de la colonne vertébrale. D’où peut-être la répétition d’un mouvement ondulatoire comme moteur de son.

À un autre moment, une projection sur le sol, qui se prolonge sur le mur du fond, faite de spirales angulaires, se déplace à la moindre pose du pied d’une danseuse aux abords de l’image. Ou encore de simples marches dans l’espace où chaque transfert de poids produira au sol un spectre de ligne comme un éventail qui se déploie. Plus tard, à force de points, de lignes et de formes géométriques, se formera l’imagerie d’un corps humain en volume. Et vers la fin, des projections de corps aux mouvements décomposés à la manière d’un Muybridge.

On l’aura compris, ce qui nous a intéressée, c’est la simplicité d’un geste versus l’effet visuel, cinétique et sonore produit. Car l’intérêt de ce projet n’est ni dans sa « réflexion esthétique et éthique sur l’évolution de l’être humain », comme on peut le lire sur le papier, ni dans sa production gestuelle continue telle qu’on peut la voir sur scène.

Son intérêt, quand les interactions fonctionnent, réside dans ce qu’il produit en matière de perception et d’imaginaire pour le spectateur. Or là, très souvent, la question numérique devient un prétexte pour danser. Et c’est précisément là qu’Eve 2050 perd de sa sève et de son potentiel, dans son rapport d’économie.

Eve 2050, l’oeuvre scénique

Chorégraphie : Isabelle Van Grimde. Design d’interaction visuelle et vidéo : Jérôme Delapierre. Musique : Thom Gossage. Design d’interaction sonore : Frédéric Filteau. Jusqu’au 11 octobre, à l’Agora de la danse, 19h.