Voir au-delà de la surface avec Aurélie Pedron

Aurélie Pedron n’est pas en quête de spectateurs. Ce que la chorégraphe appelle de tous ses vœux, ce sont des participants, des amateurs d’expériences hors norme, des individus qui osent s’engager en des lieux souvent atypiques à la rencontre d’une œuvre affranchie des conventions habituelles. Avec Antichambre, une déambulation qui tient de la performance et de l’installation dont les participants (quatre à la fois) portent des lunettes voilant la vision et des casques d’écoute, la directrice de Lilith & Cie cherche ouvertement à offrir une aventure transformatrice.

« Dans notre société de consommation, reconnaît la chorégraphe, tout, ou presque, s’appuie sur le visuel. Quand on perd ces références-là, il y a bien souvent une forme de panique qui surgit. Mais, en même temps, quand on met de côté la vision, ou même seulement qu’on l’estompe, il y a beaucoup de portes qui s’ouvrent. Ça nous permet, pendant une cinquantaine de minutes, de jouer sur les autres sens. Ce que j’ai demandé aux concepteurs, en quelque sorte, c’est de faire le contraire de ce qu’ils ont l’habitude de faire. »

Ainsi, Martin Sirois aura donné naissance à une conception d’éclairage « qu’on ne voit pas vraiment », qui ne « montre rien », Alexandre Burton aura élaboré une bande sonore que les participants vont « sentir plus qu’ils ne vont l’entendre » et Stéphane Gladyszewski aura imaginé une scénographie qui est « un contenant plus qu’un contenu ».

Le corps comme espace

Ce n’est pas la première fois qu’Aurélie Pedron entrave la vision, celle du spectateur (dans Entre, en 2014), mais aussi celle des interprètes (La Loba, en 2016, puis Indeep, la même année, une performance de 10 heures pour 10 jeunes se produisant « à l’aveugle »).

« La vision nous garde en surface, estime la chorégraphe. S’en priver, temporairement, permet d’accéder aux autres dimensions de l’existence. Avec Antichambre, une pièce sur laquelle je travaille depuis maintenant trois ans, j’incite plus que jamais le spectateur à s’aventurer en lui-même, le plus profondément possible. À vrai dire, dans cette démarche qui fait du corps un espace à explorer, je ne pense pas que je pourrais aller plus loin. »

Tout comme ses concepteurs, la chorégraphe a travaillé à l’élaboration d’une œuvre étant pour ainsi dire « invisible ». « La chorégraphie, en fait, c’est l’interaction des gens, ensemble, dans un espace, et le mouvement interne de chaque spectateur, qui sera mis en action par les émotions qu’il va ressentir. On pourrait voir ça comme une entreprise de déconstruction chorégraphique, mais c’est aussi une démarche multichorégraphique. » Avec Marie Claire Forté, Annie Gagnon, Rachel Harris et David Rancourt, Aurélie Pedron sera présente dans l’aire de jeu pour « induire » des mouvements dans le corps des participants, et même, s’il le faut, en « freiner » quelques-uns. « Ce que j’ai demandé aux performeurs, c’est d’être à l’écoute, de simplement répondre à ce qui est en train de se passer chez les spectateurs. Il s’agit, autrement dit, d’apporter de l’eau au moulin. Ça exige de la part des danseurs beaucoup d’humilité, une grande subtilité. »

L’œuvre d’art en soi

Dans la vie d’Aurélie Pedron, comme dans son œuvre, agissent les grands principes du qi gong, une gymnastique chinoise où des exercices de respiration sont associés à des mouvements lents.

« Ça a une influence sur ma perception de l’équilibre, de l’espace et du temps, de la complexité du corps, explique la chorégraphe. Dans mon travail, je dirais que ça concerne davantage le fond que la forme. » Ainsi, Pedron considère Antichambre comme « une expérience de proximité, de coprésence, une manière d’être ensemble autrement, selon d’autres codes que ceux qui nous régissent dans le monde extérieur ».

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, dans cette antichambre où on est « masqués », les masques tombent. « Pour se retrouver, il se pourrait bien qu’on ait besoin d’être momentanément désorientés, estime l’artiste. Ce spectacle, à mon avis, est un révélateur, un contenant dans lequel l’œuvre véritable est le spectateur, celui qui vient expérimenter le contenant. Lors des étapes préparatoires, nous avons reçu les impressions les plus diverses. Cette multiplicité des réactions, c’est pour moi un cadeau immense. »

   
 

Une version précédédente de ce texte, qui indiquait erronément que Martin Simard avait conçu les éclairages d’Antichambre, a été corrigée.

Antichambre

Chorégraphie : Aurélie Pedron. Coproduction de Lilith & Cie et de l’Agora de la danse. Édifice Wilder - Espace danse, du 23 au 28 septembre.