Une scène, trois visions de femmes au FASS

«Counter Cantor» est simplement l’histoire d’une rencontre entre deux femmes si différentes, si semblables.
Photo: Bruce Zinger «Counter Cantor» est simplement l’histoire d’une rencontre entre deux femmes si différentes, si semblables.

Trois voix chorégraphiques qui explorent de manière différente l’ensemble — le duo, la pulsion et la composition / décomposition d’un groupe, l’écoute. Trois créatrices dont la gestuelle et les dynamiques semblent appartenir à une même famille esthétique, très poreuse, et qui présentent, en première québécoise, leurs nouvelles oeuvres. Le Festival des arts de Saint-Sauveur propose un programme triple, très cohérent sur papier, des plus récentes visions d’Anne Plamondon, d’Hanna Kiel et de Gioconda Barbuto.

Counter Cantor, de la talentueuse danseuse Anne Plamondon, devenue en quelques pièces chorégraphe chouchoute du public, risque d’être le morceau le plus attendu. Duo commandé par le festival Fall for Dance North de Toronto, à la demande de la jeune danseuse star d’Instagram et pro de la danse Vimeo de 60 secondes Emma Portner, Counter Cantor est simplement l’histoire d’une rencontre entre deux femmes si différentes, si semblables. « Un peu comme quand tu croises une inconnue dans la rue et que tu as ce moment de déjà-vu, ce sentiment inexplicable de reconnaissance », explique Mme Plamondon en entrevue au Devoir.

« Le boom Emma Portner vient des réseaux sociaux : elle a fait une vidéo avec Justin Bieber, elle est très présente sur Instagram, elle est mariée avec [l’actrice canadienne] Ellen Page ; c’est un personnage public. Elle est le symbole parfait de sa génération : elle a une formation variée, éclectique, qui fait qu’elle se débrouille bien dans tout, plutôt que d’avoir été nourrie comme ma génération de beaucoup beaucoup de classique ou de moderne. Emma est ce qu’on appelle un studio kid [une enfant des studios, c’est-à-dire des ateliers de danse à la pièce], et elle excelle dans la communication et la promotion. »

Si Mme Plamondon adore la collaboration et le dialogue artistique, c’est la première fois qu’elle se retrouvait à cochorégraphier. « C’était vraiment important de trouver comment faire pour que nos deux signatures s’expriment totalement ; qu’on n’ait pas l’impression de diluer notre travail pour laisser de la place à l’autre. » La rencontre seule, pour la chorégraphe, était déjà symbolique : l’écart d’âge — Mme Plamondon vient d’avoir 45 ans, Mme Portner en a 24 — ; des milieux de danse complètement différents. « Je me suis concentrée sur ce qui nous ressemble, ensuite. »

En fin de création, une blessure a obligé Mme Portner à se retirer du projet, remplacée pour l’interprétation par Belinda McGuire. Counter Cantor, lors de sa première, a retenu l’attention de la critique du Globe and Mail Martha Schabas, qui y a vu une pièce « féroce et captivante ».

Le « corps écoutant »

Si Gioconda Barbuto a été longtemps une part vive, comme danseuse, de la scène québécoise, on ne l’y a pas vue depuis des années. C’est qu’elle dansait et composait ailleurs, essentiellement aux Pays-Bas. On pourra la redécouvrir ici comme chorégraphe, rôle qu’elle a commencé à adopter d’abord pour les Grands Ballets canadiens en 1998-1999. Dans un désir de passation dont elle ne se cache pas, Mme Barbuto met en scène trois finissants de l’École supérieure de ballet du Québec, qui en sont à leur toute première expérience professionnelle, et trois jeunes danseurs qui entament leurs carrières (Adrian W.S. Batt, Nicholas Bellefleur, Ève-Marie Dalcourt, Adrian De Leeuw, Meimi Hasegawa, Emma Lynn-Mackay Ronacher).

La pièce, Vis-à-vis, résulte d’une recherche d’un contexte permettant la constante redécouverte du geste et de l’instant. « Tout part du fait de se trouver ensemble dans le studio, de travailler l’espace, de le pousser, le repousser, le sculpter, et de voir comment ça nous inspire et comment l’espace nous connecte, nous met en relation les uns avec les autres, décrit Mme Barbuto. En naissent de réelles conversations physiques, uniques à chaque instant. Ensuite, nous tentons de retrouver ces sensations, vraiment, sans les reproduire ; ce qui est très difficile. »

N’est-ce pas là une manière d’interprète d’approcher la chorégraphie, en s’attardant à la difficulté de la reproduction des états et mouvements ? Mme Barbuto reconnaît que oui. « Je suis le chef d’orchestre en studio, mais tous, tout le temps, nous entendons l’ensemble et chacune des voix ; nous sommes connectés, nous savons ce que chacun fait. C’est le corps écoutant [the listening body], vraiment, qui m’intéresse ici. »

En avant-première, des extraits de Resonance, ici pour 11 danseurs, d’Hanna Kiel. Inspirée par les remous politiques en Corée du Sud en 2016, la chorégraphe s’est attardée ici à explorer les mouvements collectifs — de la famille à la foule, du tout petit groupe à la masse — en oscillant entre des pulsions très énergiques et des échappées formelles. L’inspiration était politique ; le fini, plus physique, énergique, narratif. « J’ai toujours voulu être écrivaine, et rêvé d’écrire des films », rappelle Mme Kiel.

« La narrativité m’est importante, le story-telling m’est une manière naturelle d’aborder la danse. Je n’ai jamais l’impression que je crée des danses. Je crée des histoires. » Et c’est à partir de cette histoire qu’elle aborde la création, demandant à ses danseurs d’improviser à partir de tâches données pour que gestes et gestuelle naissent d’eux ; Mme Kiel met ensuite en scène les relations. Les extraits présentés seront un condensé de la grande histoire, qui sera donnée en première en septembre prochain à Toronto.

Plamondon-Barbuto-Kiel

Programme triple. Resonance (extraits), d’Hanna Kiel, pour 11 danseurs / Vis-à-vis, de Giocondo Barbuto, pour six danseurs / Counter Cantor, duo de et avec Anne Plamondon. Au Festival des arts de Saint-Sauveur, le 27 juillet.