De la farce de Gogol et du rire en danse contemporaine

Sur le plateau, huit danseurs incarnent un dialogue explorant le conflit, la comédie et la corruption, dans la relation puissante entre le corps et la parole.
Photo: Michael Slobodian Sur le plateau, huit danseurs incarnent un dialogue explorant le conflit, la comédie et la corruption, dans la relation puissante entre le corps et la parole.

Est-ce que l’acteur Jonathon Young est en train de tirer lentement mais sûrement la grande chorégraphe Crystal Pite « du côté obscur de la force », vers le théâtre ? « Yeessss ! Assurément », répond au bout du fil de sa voix profonde, amusée, le cofondateur de l’Electric Company Theatre. « Crystal a toujours été oscillante, juste à la frontière de la théâtralité, toujours au bord d’y tomber », indique-t-il. Avec Le revizor de Nicolas Gogol, les deux complices y chavirent encore davantage. Discussion sur les (non-)frontières entre la danse et le théâtre.

« Le théâtre et la danse sont des arts liés qui trop souvent ne se considèrent pas comme les alliés qu’ils peuvent être l’un pour l’autre en expression dramatique », poursuit Jonathon Young. Depuis Parade et Statement, pour le Nederlans Dans Theatre, Crystal Pite et lui ont collaboré sur Bettroffenheit, présenté ici lors du dernier Festival TransAmériques. « La danse et le théâtre sont des arts jumeaux, et ils doivent travailler ensemble plus souvent. Le théâtre est empli d’imagerie et d’imaginaire physiques. C’est juste que les habitudes de répétitions se sont fixées autour du texte, du langage et des intentions. La danse est pleine d’idées, de conversations et de potentiels de significations concrètes, mais habituellement, en répétition, le temps est utilisé pour composer seulement des sculptures esthétiques. Quand les deux se lient, je crois vraiment que les possibilités sont infinies », estime l’acteur, qui a endossé déjà sur scène les rôles de Hamlet ou de Nick Carraway dans Gatsby le magnifique.

Crystal Pite de son côté est intéressée depuis presque toujours par le « travail des personnages, le fil narratif, les histoires et les relations complexes », rappelle-t-elle. « Je trouve que c’est plus facile de faire ça avec du texte. Je n’ai jamais fait encore une production qui n’en contiendrait pas, qu’il soit enregistré, chuchoté, trouvé, écrit pour la chorégraphie. Mais quand même, je n’avais pas encore touché à une pièce en cinq actes ! » et pour dix danseurs, indique Mme Pite, qui croit que M. Young et elle ont pris là un très grand risque artistique.

Avancer masqué

Le revizor, publié une première fois en 1836, est une fable du Russe Nicolas Gogol (1809-1852) sur la corruption qui se niche dans un monde de délation, avec quiproquo à la clé. « Un imposteur infiltre le système, mais finit par se faire avaler, résume M. Young. Cet imposteur tente de dénoncer la situation, d’avertir les autres, et son avertissement se fait aussi avaler. »

La chorégraphe, qui voit les portes des théâtres s’ouvrir de plus en plus à son talent — elle entame une nouvelle création pour l’Opéra de Paris —, a été séduite par « cette forme inhabituelle, pas familière, distincte, stylisée qu’est la farce théâtrale. Une forme passée [old-fashioned] », aux ficelles exagérées, aux caractéristiques grossies, volontairement grossières. Une forme forcément politique. « C’est une esthétique figée dans le temps, poursuit Mme Pite, qu’on fait pénétrer dans le monde contemporain. Ça m’intéressait. Au tout début, nous voulions faire cette pièce de théâtre sincère et complexe et aboutie et belle, qui serait “occupée”» par une farce, habitée comme par un masque, contre lequel il nous faudrait lutter. Un peu comme dans notre monde nous avons à lutter contre la politique, qui est devenue la farce de notre époque, et qu’en même temps se perpétuent aussi, simultanément, un sens de la beauté, de l’humanité, la complexité de ce que nous sommes et de ce que nous signifions. »

Alors qu’historiquement, la danse contemporaine, si elle s’autorise l’ironie, se permet que très, très peu d’aller chercher les rires d’une salle, Revisor les provoque. Et il est beau, estime la chorégraphe, de voir les danseurs s’épanouir sous les rires, se nourrir des réactions directes du public. « Certaines scènes auraient été plus rapides à monter avec des acteurs comiques, qui auraient spontanément saisi le potentiel d’humour, rapporte M. Young, mais qui n’auraient jamais pu accomplir les prouesses physiques des danseurs. C’était l’idée de départ. Et c’était ma responsabilité de montrer aux danseurs ce que je sais du jeu, du mariage entre les mots et les actions, de l’utilisation des consonnes et des voyelles, pour lier le texte à des corps qui défient la gravité, qui se forment et se déforment. »

Le texte, transformé par M. Young en radio-théâtre, a été enregistré, et est devenu la trame sonore de la chorégraphie. Les danseurs incarnent chacun un personnage, lui donnent corps, ont travaillé une gestuelle propre à chaque rôle. Et ce spectacle déconstruit en quelque sorte finalement la pièce, jusqu’à l’attirer en territoire plus abstrait. Est-ce à dire que le mouvement, les corps gagnent finalement la lutte danse-théâtre ? Peu importe, répondent par la bande les créateurs.

Régime de bananes, régime de langage

L’homme de théâtre poursuit : « J’ai aimé cette idée d’un régime du langage ; d’un régime où le langage se fait corrompre par la farce, par ce ton propre à la farce — ce style, cette qualité particulière. De là, je me suis demandé ce que serait cet extrême du langage, un langage si tordu, distordu, quel effet aurait-il sur les corps ? J’ai inclus littéralement cette problématique dans ma variation. Il y a un personnage qui ne peut pas parler, du tout. Un autre qui ne peut s’arrêter de parler et dont le langage est devenu rapide et incontrôlable. Un autre qui réclame toujours des discussions, en répétant que le mouvement est mort. »

Les deux créateurs ont été fascinés aussi par l’idée de rédemption, d’absence de rédemption que porte la pièce originale, rappelle Crystal Pite. « Dans la pièce de Gogol, aucun des personnages ne mérite d’être sauvé. Aucun. Nous nous demandions, dans la déconstruction de la pièce, si nous pouvions alors trouver une rédemption, ou un changement à faire advenir en son coeur même. Instinctivement, nous avons révisé, inspecté, réinspecté la pièce. Et Gogol l’a fait aussi, à la fin de sa vie. Il a défait et refait Le revizor. Il a tenté de réitérer ses intentions, qu’il voyait comme une allégorie religieuse, un portrait de l’âme universel, là où elle était perçue seulement comme une farce, et reconnue comme telle par les institutions morales. Gogol lui-même a creusé et creusé sa pièce, pour lui donner davantage de profondeur. »

Le résultat ? On a croisé l’ex-critique au Devoir Alexandre Cadieux, qui a vu la pièce au Centre national des arts d’Ottawa. Cet homme qui pèse chacun de ses mots en a parlé, de son point de vue théâtral, comme d’un « extraordinaire spectacle », d’une « exploration ingénieuse d’une théâtralité un peu figée envahie par la danse et le mouvement, qui d’abord en révèle le côté un peu ridicule, puis la retourne comme un gant, dévoilant ainsi une intériorité angoissante. Superbe perversion qui d’abord réconforte, met en confiance, impressionne par sa maîtrise, déride par son esthétique de marionnettes burlesques… puis nous tire du côté de la vulnérabilité, alors que les masques tombent et qu’on accède au cauchemar qui s’agite dessous ».

Qu’en dira la danse ?

Je puis dire que je n’épargne rien, et qu’ardemment j’accomplis mon devoir. Mais notre directeur des postes ne fait rien du tout : les affaires sont dans un grand état d’abondon, les paquets en retard… Monsieur peut faire son enquête. Le juge aussi, celui que monsieur vient de voir avant moi, il ne fait rien que la chasse aux lièvres, il a transformé les locaux du tribunal en chenil et son comprotement, si je puis le dire entre nous — pour le bien de la patrie, il faut que je le dévoile à monsieur, encore qu’il soit de mes amis, et mon parent —, et son comportement, donc, est des plus dommageables. un habitant de notre cité s’appelle Dobtchinski — monsieur l’a déjà vu. Eh bien, à peine ce Dobtchinski met-il le nez dehors, le juge se précipite chez son épouse, et, j’en mettrais ma main au feu… Que monsieur se donne la peine d’examiner les enfants dudit Dobtchinski : aucun d’eux ne lui ressemble, mais tous, même la petite dernière, ils sont le portrait craché dudit juge.  
 

Revisor

Une chorégraphie de Crystal Pite et Jonathon Young, d’après Le revizor du Russe Nicolas Gogol. Avec Doug Letheren, Jermaine Spivey, Matthew Peacock, Rena Narumi, Ella Rothschild, David Raymond, Cindy Salgado, David Raymond, Tiffany Tregarthen, Renee Sigouin. À la Place des Arts, du 3 au 6 avril.